La Flûte Enchantée aux Champs-Elysées

Publié le par Friedmund

 

Qu’attendre aujourd’hui d’une mise en scène de la Flûte Enchantée ? Mozart et Schikaneder ont laissé à la postérité avec leur œuvre commune un contenu philosophique et un onirisme féérique inépuisables, et pourtant si difficile à animer. La problématique est connue : le propos maçonnique est crypté et par nature non communicable au profane, et le conte par lui-même ne se suffit pas - ou tout du moins ne se suffit plus (puisque c’est bien ainsi que les auteurs l’avaient voulu) deux siècles après la création. Restent alors l’invention d’une autre voie, ou bien la tentation de la synthèse de cette œuvre inclassable, à la fois théâtre populaire, conte féérique et initiatique, et hymne à la franc-maçonnerie. William Kentridge nous semble tomber dans le piège de vouloir adresser chacune de ces voies en partialité et, classiquement, de n’en trouver du coup aucune.  Pour le merveilleux, nous aurons bien un conte un peu niais, pour la philosophie une transposition dans une société d’explorateurs anglais de l’ère victorienne. Et telle équerre négligemment posée ici, et surtout le constant usage de projections géométriques, comme  point d’ancrage maçonnique. Certes, tout cela est fort décoratif et peut paraître intelligent, ou tout du moins élégant et bien pensé. De même la comédie trouve assurément son chemin, tant les personnages semblent provenir tout droit d’une bande dessinée, forme moderne du conte de nos sociétés. Mais et après ? Que reste t-il de l’urgence de l’initiation ? De la terreur de la solitude et de la recherche de la lumière ? Du sens de la vie et de la tentation du néant ? Du combat de l’ombre et de la lumière ? De la transcendance humaine ? A contrario, quelle part de rêve, de rires, de pleurs, de surprises, d’émotions, de théâtre de chair et de sang ? Sans ligne forte, sans point de vue tranché, sans prise de risque réelle en fait, cette imagerie de bon aloi, et souvent bien pensée et bien réalisée, finit par tomber à l’eau. La musique devient tout d’un coup trop grande et noble pour les images aperçues, les émotions vocales trop en décalage avec ces personnages anecdotiques sur scène. On se remémore alors le jugement de Goethe : « Il faut plus de sagesse pour reconnaître la valeur de ce livret que pour la nier ». La comédie n’implique pas la dérision, le savoir ne se résume pas à sa surface. Etrange sensation finalement que cette production souffre avant tout d’une intelligence qui désarme la comédie et la philosophie plutôt qu’elle n’aide à pénétrer l’une ou l’autre. Mise en scène et direction d’orchestre partagent une même approche cohérente, pour ma plus grande frustration. Jean-Christophe Spinosi obtient souvent de belles sonorités fines et feutrées, au détriment d’une architecture d’ensemble privée de grandeur. L’articulation est peu marquée, sans tension ni mordant ; la tension et l’urgence dramatique absentes. Saluons alors l’entente et la convergence esthétique entre la scène et la fosse, l’évident professionnalisme des deux, et reconnaissons tout simplement que nous ne sommes pas client ni du fond ni de la forme.

Reste alors pour le plaisir des oreilles la distribution, inégale. De Tamino, Topi Lethipuu ne possède ni la juvénile tendresse, ni l’héroïque ardeur, et moins encore la brûlure spirituelle. Le costume et le statisme niais dont l’affuble le metteur en scène achève de rendre ce Tamino absent et incolore. Moins maltraité par la mise en scène, Ain Anger s’impose en Sarastro par sa douceur et sa chaleur rayonnante, et, mieux encore, par la fluidité d’un chant beau et serein.  Etrange composition vocale que celle de la Königin de Jeanette Vecchione ! Format vocal de poche, un rien aigre, la soprano constelle son chant de suraigus et vocalises inhabituelles, saturant la ligne d’une cascade d’éclairs. Le résultat est inhabituel, surprenant, intéressant pour qui se prête au jeu ; les huées qui l’accompagnent aux saluts sont ainsi sans doute avant tout le fruit de la surprise et des habitudes dérangées. Force est de reconnaître pourtant que privée d’ampleur vocale, et infantilisée par la mise en scène,  cette Königin trouve là le moyen d’exister, de laisser un souvenir. Du côté des plumes, on reconnait à Markus Werba une incarnation très naturelle, bien équilibrée, dont la contrepartie est sans doute un manque de sel ou de vif esprit. Emmanuelle de Negri est pour sa part une délicieuse Papagena. Steven Cole impose pour sa part un Monostatos percutant et de grand relief, qui toujours intéresse et jamais ne laisse indifférent. J’ai gardé pour la fin la splendeur absolue de la soirée : la Pamina de Sandrine Piau, merveilleuse. La voix est somptueuse, riche de velours et de couleurs, et somptueusement menée, d’une ligne admirable qui en fait l’héritière des plus grandes. Son aria frôle d’ailleurs l’absolue perfection. La richesse des émotions, pudiques et à fleur de peau, la dignité de l’artiste, en scène comme en chant, la grandeur tout simplement, tout contribue à faire de cette rencontre un grand moment. Malgré les limites de cette production, et pour cette seule Pamina,  la soirée justifiait toutes les durées et toutes les distances.

 

Publié dans Saison 2011-2012

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