Herstes Wunder. Nina Stemme et Brunnhilde

Publié le par Friedmund

 

Les forces munichoises se sont présentées à Paris pour cette Walkyrie avec une affiche royale. Et la seule pièce du plateau non directement importée de Munich en renforçait encore l’intérêt : le bonheur d’entendre et découvrir la Brunnhilde de la wagnérienne majeure de notre temps, Nina Stemme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le résultat dépasse encore nos attentes, élevées pourtant. Depuis quand n’a-t-on plus entendu telle Brunnhilde, impeccable face à toutes les difficultés vocales si nombreuses du rôle, et mieux encore, superbe musicienne, enveloppant toute sa partie d’une beauté de chant resplendissante que l’on croyait perdu pour longtemps.  De Frida Leider, elle possède le chant racé et parfait. De Kirsten Flagstad, la résonnance d’un matériau exceptionnel et à l’exceptionnelle beauté. De Marjorie Lawrence, la féminité encore sensible et adolescente de la walkyrie. Bref, les références sont nécessairement d’avant-guerre, et, tout au long du spectacle puis le rideau baissé, le souffle se coupe sans cesse devant telle performance. Il faut entendre pour y croire telle entrée, aux écarts maîtrisés, aux aigus faciles, au trille parfait ! Mieux encore la sculpture du son de War es so schmälich, raffiné et phrasé comme un lied, ou l’impact solide et fier de tous ses derniers échanges avec Wotan. Ou encore comment chaque réplique, face à Wotan, Siegmund ou Sieglinde, se cisèle et s’incarne, naturellement, comme si de rien en était, comme si cette musique était une évidence même à chanter, à interpréter. La solidité vocale absolue de Stemme peut parfois prêter à confusion, la faire entendre distante là où d’autres s’enflammaient peut-être plus vite, comme pour compenser des cuirasses moins sûres. L’émotion existe pourtant, même si cette walkyrie est sans doute plus déesse qu’adolescente, et existe avant tout par et pour la musique de Richard Wagner si expressive par elle-même. Un signe ne trompe pas d’ailleurs : l’absolue beauté de cette Brunnhilde est contagieuse, non pas sur la vocalité de ses partenaires mais sur leur implication dramatique. Ainsi, chacun des Wälsungen hausse le ton et s’enflamme plus encore lors de leurs scènes respectives de confrontation avec cette fascinante walkyrie. Herstes Wunder en vérité.

Ce serait faire injure au reste du plateau que de le laisser plus long dans l’ombre de Nina Stemme. Tous font vivre la soirée avec force et implication, parfois même étonnement. Ainsi Lance Ryan s’enflamme et transcende au fil des scènes une voix claire et sonore mais parfois ingrate et nasale. Les Siegmund haut perchés ne sont pas si fréquents depuis Torsten Ralf. Un temps d’adaptation est même nécessaire pour accepter le matériau lui-même, d’autant plus que l’intonation ou la justesse souffrent régulièrement. La force de ce Siegmund est à chercher ailleurs, dans le texte notamment. Lance Ryan fait vivre le texte de son Wälsung comme rarement, fait cingler les consonnes et résonner les allitérations, sculpte ses mots avec force et conviction. Dans un rôle qui nécessite avant tout expressivité et dimension dramatique, le résultat est nécessairement payant. Et on finit la soirée admiratif devant tant de conviction, devant la force de ses récits au I, devant l’envolée de son Winterstürme et, plus encore, devant la flamme dévorante et sans concession des dernières scènes du II. Un grand Siegmund finalement. A ses côtés, la Sieglinde d’Anja Kampe dégage immédiatement quelque chose d’extrêmement attachant. La chanteuse s’impose avant tout par une sensibilité et une émotivité immédiatement audibles quoique pudiques. Cette Sieglinde n’est pas de celles qui s’enflamment mais de celles qui se dévorent de l’intérieur, tour à tour abandonnée puis aux aguets, terriblement tragique et tellement femme à la fois. La vibration resserrée de l’émotion, la chaleur de la voix, la musicalité de l’interprète dessinent ainsi un personnage de chair et de sang, profondément émouvant. Et la chanteuse, même à ses limites, profondément intègre, impose une musicalité supérieure et enveloppante.  Dommage que face à tels Wälsungen le Hunding d’Ain Anger, excellent Sarastro dans le même théâtre il y a peu, peine à imposer brutalité, présence ou noirceur, tant bien même la partie strictement vocale ne lui pose aucun problème. Du côté du Walhall, on retrouve en Wotan Thomas Johannes Mayer, déjà protagoniste des décevantes Walküre de Bastille. L’ampleur vocale se révèle parfois manquante, les extrêmes des registres grave et aigu parfois malaisés et la voix seule ne possède pas l’autorité du Dieu. Pourtant, l’interprète est intelligent et intègre, le diseur subtil et résolu, et le baryton réussit à imposer une figure tout à fait crédible, digne et supérieure, à défaut d’apparaître pleinement comme la force supérieure et dominatrice ici requise.  La confrontation avec Fricka n’en paraît que plus inégale, tant Michaela Schuster délivre un son torrentiel et véhément,  déesse dominatrice avant tout et implacable adversaire. Schuster renoue ainsi avec la figure des Fricka puissantes oubliées depuis quelques générations au profil des diseuses plus subtiles ou féminines : gourmand, on n’en perd pas une miette,  tant telle approche, autrefois classique, est devenue désormais rare sur les scènes. Nina Stemme, Michaela Schuster, Anja Kampe, et selon d’autres critères Lance Ryan, nous relient ainsi dans le temps à une geste wagnérienne que l’on croyait désormais révolue, et qui, offerte ainsi, rajoute encore au prix de cette enthousiasmante soirée.

Dans la fosse, Kent Nagano empoigne les forces munichoises avec son sens habituel des masses, sans emphase ni lourdeur, articule à merveille les blocs de l’orchestre wagnérien et les ordonnance avec une clarté qui force l’admiration. Direction résolument personnelle, et résolument moderne, toujours passionnante, et qui n’oublie à aucun moment d’imprimer une dynamique et une tension certaine au drame. Bravo ! Ironiquement, on aurait voulu répondre au spectateur qui au premier entracte s’exclama à quel point la « mise en scène » de cette version de concert était « supérieure » à celle de Bastille, à quel point cette soirée municho-élyséenne soulignait plutôt avec acuité la tiédeur orchestrale et vocale des Ring fort somnolents présentés récemment à l’Opéra.

 

Publié dans Saison 2011-2012

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :