Operachroniques
Francesca da Rimini, première !
Lundi 31 janvier 2011, première représentation à l’Opéra National de Paris et dans cette mise en scène. Francesca da Rimini, enfin ! Il aura donc fallu pratiquement un siècle pour que cet ouvrage si superbe et flamboyant apparaisse enfin sur les planches de l’Opéra. Assurément, l’œuvre peut paraître problématique. Trop suspecte par sa langue et son époque pour les uns, trop moderne et définitivement inclassable pour les autres, le titre a toujours eu peine à s’imposer sur les affiches - sauf à ce que quelque salle l’offre de temps à autre à une diva de premier plan telle une Renata Scotto ou une Raïna Kabaïvanska. Elève de Mascagni, Riccardo Zandonaï a fusionné dans son écriture la tradition italienne qu’il tenait de son maître et les meilleures leçons orchestrales de son temps. Loin de tout vérisme ou de tout prolongement puccinien, l’œuvre trouve avant tout ses racines dans un post-romantisme très germanique d’esprit, mais qui n’aurait oublié ni les effusions sensuelles et passionnées du répertoire italien, ni les touches plus impressionnistes et intimistes de l’école française contemporaine. Son livret même dépasse le naturalisme de fait divers ou les outrances des mélodrames qui constituent le tout venant du répertoire : via Gabriele d’Annunzio, c’est bien les enfers de Dante Alighieri qui pointent leur nez ici. Ses racines diverses, ses sang mêlés, son inspiration propre très certainement aussi, font tout le prix de Francesca da Rimini, chef-d’œuvre sui generis peut-être, mais chef-d’œuvre avant tout. Il était temps, et il est à espérer que l’ouvrage resurgira pour quelques reprises et s’installe longtemps au répertoire de l’Opéra.
Le bonheur d’entendre enfin l’ouvrage en scène est certain. Celui de le voir beaucoup plus modéré. Importée de Zurich, la production de Giancarlo del Monaco déçoit et par son concept global, et par sa mise en œuvre. Plutôt que nous plonger dans l’atmosphère médiévale fantastique et morbide de Dante, le metteur en scène nous invite dans les surcharges fastueuses de l’époque de Gabriele d’Annunzio. Je n’ai par principe rien contre les transpositions temporelles. Pourtant, renoncer à tout ce que peut-avoir de suggestif les ombres et noirceurs d’un Moyen-âge légendaire me paraît incompréhensible à qui se contente d’une lecture au premier degré. Cet opéra appelle à l’onirisme, à l’imaginaire. Le banaliser de la sorte jure avec tout ce que ce sujet possède d’originale grandeur, de force poétique et expressive. Nous attendions une histoire d’amour morbide où se mêlent sang, sperme et sueur, et on nous sert une comédie bourgeoise. Lorsque l’histoire est plus grande que nature et touche au mythe et à l’onirisme, le meilleur traitement reste souvent la suggestion la plus simple. Ici, Giancarlo del Monaco nous inonde de tout un fatras de décors et de costumes lourds, indigestes et abominablement kitsch qui tue tout imaginaire à l’œuvre. Qui voudrait croire que ces amants sont de légende dans leur intérieur bourgeois surchargé de luxes de nouveaux riches et de statues colossales enfilées les unes derrière les autres ? Pire encore, la débauche de décors surchargés impose un découpage de l’œuvre assassin : trente minutes puis entracte, trente minutes à nouveau, puis entracte encore, et enfin une heure trente de troisième partie entrecoupée de deux précipités bien longuets... Pour parachever ce pénible tableau, ne reste plus qu’à ajouter sans coup férir une direction d’acteurs digne des plus mauvais soirs des Arènes de Vérone : soldats en rang par deux et en petite foulée sortis tout droit d’Astérix, attitudes caricaturales, tombées à genoux et autres signes de croix, course poursuite en chaise roulante, et même l’ultime image, vulgaire à souhait, d’un Giovanni brisant en deux sa lance de rage… N’en jetons plus : l’entreprise est un échec, et bien souvent d’un goût fort douteux, à l’instar de ce masque funéraire de d’Annunzio que nous impose la production en rideau de scène, et même parfois en surimpression. Preuve s’il en est qu’à trop vouloir souligner on ne montre plus rien, et que la débauche de moyens ne remplace jamais une sensibilité vraie. Le tombereau de huées déversées par la salle sur le metteur en scène lors des saluts finals – mais aussi à l’issue des premiers tableaux – n’est décidément pas volé. Devant tant de vieilleries désormais tant datées dans leur esthétique théâtrale, on glisserait volontiers à l’oreille de Nicolas Joel ce mot si juste de Gustav Mahler : « La tradition c’est la transmission du feu et non pas des cendres. »
La réalisation musicale heureusement est quant à elle plutôt à la hauteur de l’entreprise et de sa rareté. De Francesca da Rimini, Svetla Vassileva possède assurément l’endurance et la vaillance. Si la voix est affublée d’un vibrato parfois un rien gênant, elle assume sans jamais défaillir les complexités d’un rôle protéiforme qui nécessite tout autant l’ampleur et la tension dramatique qu’une capacité à alléger sensiblement. La soprano affiche parfois de belles nuances et une vraie volonté de musicalité. Pour autant, la langue italienne ici essentielle est constamment maltraitée, voire souvent incompréhensible. La diseuse vient à manquer souvent, tout comme l’irrésistible et sensuelle amoureuse. Face à tel rôle, j’accorde volontiers bien plus qu’un satisfecit à Svetla Vassileva : sa Francesca vit et vibre, émeut et emporte, et s’impose finalement avec un beau succès. Elle bénéficie à ses côtés du plus beau des Paolo imaginables. Si le pari semblait osé pour Roberto Alagna, il le remporte haut la main. Jamais ce Paolo il Bello ne force, ne triche ou n’impose de brutalité : le chant est délié, facile et haut perché, l’héroïsme parfaitement assumé lorsque requis. Et surtout, la pure beauté de l’émission et du chant, la clarté du verbe et l’élégance de la ligne, confèrent au héros toute son intrinsèque sensualité, toute sa sensibilité et sa jeunesse. Loin des matamores que pouvaient offrir Del Monaco ou Domingo, Roberto Alagna réussit l’exploit de faire vivre le rôle hors de toute convention, avec une ardeur juvénile et une beauté ruisselante à chaque note, à chaque mot. Si les derniers récitals parisiens du ténor l’avaient présenté sous des jours parfois divers, son retour à l’Opéra nous l’offre dans un état de forme vocal éblouissant, comme on ne l’avait plus entendu depuis longtemps, pleinement réinstallé à son rang de meilleur ténor de sa génération pour le répertoire italien. Dans le rôle du boiteux Giovanni, le baryton George Gagnidze m’a également fait forte impression. La voix est dense et corsée, solidement cuivrée, tout aussi bien capable de se faire ici brutale et violente, puis là lyrique et caressante. L’émission est dense, l’interprète intense, l’acteur – peu aidé pourtant par la metteur en scène – toujours très présent. Le borgne Malatestino trouve également en William Joyner une présence indéniable, quoique plus immédiatement solide et sonore qu’intrigante et subtilement odieuse. En somme, si le chanteur et l’acteur s’imposent en scène, il me semble que le personnage dessiné est sensiblement éloigné de ce qu’il devrait être, déplaçant de par là même le subtil équilibre des membres de la fratrie. Dans l’entourage de Francesca, on remarque la bien jolie Biancafiore de Grazia Lee, et plus encore la magnifique et mélancolique Smaradi de Cornelia Oncioiu. La Samaritana un rien aigre de Louise Calliman offre moins de bonheur, au contraire de l’Ostasio viril et élégant de Wojtek Smilek.
Dans la fosse enfin, Daniel Oren anime l’orchestre avec une vraie conviction à défaut d’une grande imagination. Il sert la partition de manière probe, en en faisant miroiter souvent les richesses mais plus rarement les couleurs, et avec le soin de toujours maîtriser, sans brutalité aucune et même avec rondeur, le flux sonore souvent luxuriant de la partition pour ne jamais couvrir les chanteurs. Le chef est en cette soirée assurément un des principaux et plus essentiels artisans de la réussite musicale de l’ensemble et mérite à ce titre bien des honneurs.
Francesca da Rimini, quatrième.
La seconde représentation à laquelle j’ai assisté le 9 février a confirmé point pour point mes impressions de la première. La mise en scène m’a paru moins indigeste l’effet de (mauvaise) surprise passé sans pour autant qu’aucun de ses défauts ne disparaisse ou qu’une quelconque qualité manquée la première fois n’apparaisse. L’orchestre et son chef toujours aussi satisfaisants et bien en place sans pour autant en rien éblouir. Et la distribution brillante encore, dominée par un Roberto Alagna toujours aussi étonnant et séduisant en Paolo il Bello. Et le plaisir d’entendre à nouveau dans une salle cette petite merveille qu’est Francesca da Rimini si ingratement délaissée par les lyricomanes.
Qui osera maintenant nous proposer le tout aussi magnifique, mais plus rare encore, Amore dei tre re d’Italo Montemezzi ? L’opéra de Montemezzi, quasi contemporain à quelques mois près de celui de Zandonaï, partage avec ce dernier une même originalité, un même cadre médiéval fantastique (et dans le fond une histoire assez similaire), une même écriture musicale diablement moderne et bien éloignée de la convention des opéras italiens de la même époque. Et, malheureusement aussi, une même notoriété défaillante et un même désamour de la part du public. Alors qu’on exhume à longueur de saisons tant de médiocrités de troisième plan d’autres répertoires, on veut croire qu’un jour justice lui sera rendu. Et quitte à rêver encore un peu avant de clore cette chronique, j’imaginerais bien volontiers Roberto Alagna revêtir un jour le costume d’Avito. Qui sait ?