Force du Destin et Dame de Pique à Bastille

Publié le par Friedmund

 

Enfin la Force du Destin à Bastille ! A combien de générations de spectateurs de l’Opéra de Paris cet ouvrage tant emblématique du mélodrame verdien aura-t-il échappé depuis si longtemps ?  La voila enfin, sous les auspices de Jean-Claude Auvray, qui certes n’apporte ni originalité ni éclairage nouveau à l’ouvrage, mais le sert bien. Un peu à la façon du Trouvère, la Force du Destin est avant tout affaire d’ambiance, d’atmosphère, de nuit et d’onirisme. Trop montrer blesse, démontrer tue. La grande qualité de la mise en scène d’Auvray est justement de suggérer, dans des décors dépouillés aux lumières faibles et bien pensées. La musique fait d’autant plus le reste que les chanteurs réunis ici ne brillent guère par leurs talents respectifs de comédiens. Peu importe d’ailleurs : leur chant est là, et bien là, malgré la difficulté intrinsèque de leurs parties. Ainsi Marcelo Alvarez n’a guère par défaut le profil du spinto d’Alvaro. Son premier acte, timide et comme sur des œufs, augure mal de la suite. Pourtant, dès le troisième acte il délivre son aria avec une splendeur vocale certaine, la ligne pure, l’aigu assuré. Et il enchaîne ensuite les duos avec Don Carlo avec prestance, intégrité, et toujours beaucoup de musicalité.  Clair de ton, élégant et fluide de ligne, jamais Alvarez ne triche ou ne tente de démontrer ce qu’il n’est pas. Et il gagne ainsi son pari haut la main, paradoxalement plus convaincant ici qu’il ne le fut sur cette même scène en Riccardo, dont il ne maîtrisait guère les humeurs ni l’humour. Plus engagée qu’à l’accoutumée, Violeta Urmana convainc pour une fois franchement. Certes la voix impressionne plus que la caractérisation touche, mais force est de reconnaître que son soprano corsé et solide, à l’aigu toutefois parfois fatigué, rencontre ici sans mal les grandes arches du second acte et les déferlements du quatrième. Et l’émotion finit par surgir de l’intensité même de la voix, de la puissance et la maîtrise que la chanteuse tente et réussit bien souvent. Elle bénéficie au second acte d’un Guardiano exceptionnel, Kwangchul Youn noble et magistral, qui n’esquive rien et délivre un chant aussi beau et parfait que chaleureux et ému. Tout comme l’Alvaro d’Alvarez, sans doute le Don Carlo de Vladimir Stoyanov endosse ici des habits un peu trop grands pour lui. Mais tout comme l’Alvaro d’Alvarez également, le baryton convainc et reste intègre, ne triche ni ne hurle jamais, et révèle tout au long de la soirée un Don Carlo crédible et même parfois attachant. Nicola Alamo campe pour sa part un Melitone savoureux, vivant et haut en couleur, sans caricature et bien chantant, et Mario Luperi un excellent Calatrava, digne et imposant. Seule la Preziosilla de Nadia Krasteva apparaît un peu à côté de son rôle, manquant par trop et d’impact vocal et de charisme, sans toutefois que cela ne gêne le déroulement des scènes où elle apparait.  Philippe Jordan impose dans la fosse une lecture d’une grande richesse, imaginative et peu idiomatique, parfois surprenante mais toujours intéressante et cohérente, d’une musicalité souvent merveilleuse et follement élégante. La finesse si personnelle du chef, souvent contreproductive lors du Ring, se révèle ici passionnante de bout en bout. Seule réserve : la mauvaise tradition viennoise et new-yorkaise  de jouer l’ouverture après le premier acte est fort dispensable et ne peut se justifier que par la nécessité d’occuper le terrain pour changer le décor. Le début du premier acte devient abrupt, et l’ouverture adossée au premier finale sature par trop l’émotion. Et puis, diable, s’il y  a bien un point où excelle le drame verdien, c’est bien dans le sens inné de la dramaturgie et du tempo ! Idée saugrenue donc, dont on tiendra a minima pour complices le metteur en scène, le chef d’orchestre et le directeur de la maison, mais qui n’enlève rien à leur belle réussite d’ensemble pour cette réapparition bienvenue de la Force du Destin sur les planches de l’Opéra de Paris. En attendant désormais avec impatience la résurrection d’Aïda après un demi-siècle d’absence.

Du côté des reprises, saluons également le retour de la Dame de Pique de Lev Dodin. J’avais détesté cette production en 1999 lors de sa création. Et, par un sortilège étrange, chaque reprise depuis me la fait appréciée d’avantage. Celle-ci n’échappe pas à la règle. La cohérence du travail de Dodin m’apparait finalement de plus en plus évidente, et derrière, les images a priori peu romantiques de la scénographie, la force du propos étonnante dans sa singularité. Pas de folklore pétersbourgeois ou versaillais, mais l’angoisse, brute, et, plus étonnant encore, l’illustration sans concession de tous les égoïsmes pathologiques et manipulateurs de l’ensemble des personnages. En somme, une saisissante puissance d’évocation, mille fois plus puissante sans aucun doute que les décoratifs orages, ballets et salles de jeu tamisées qu’on croise bien souvent en scène pour l’œuvre. Sans doute aussi cette production sied-elle au tempérament et l’intensité de Vladimir Galouzine, le plus grand Hermann de notre époque.  Treize ans après la première, Galouzine surprend encore par la puissance vocale, l’intensité dramatique, l’évidence de l’incarnation. Romantique, noir, puissant, à la folie torrentielle qui emporte tout, cette incarnation est de celle qui dévore aussi bien le chanteur que le spectateur. Combien de fois dans une vie de lyricomane peut-on assister au miracle d’un rôle qui prend vie devant soi, miraculeusement, comme par enchantement ? Sa Lisa du jour ne saurait répéter l’indicible performance de Karita Matilla en 1999. Pourtant, Olga Guryakova vibre passionnée et donne à son Hermann une réplique des plus engagées. La sincérité et l’énergie de cette Lisa parviennent plus d’une fois à l’imposer malgré les failles grandissantes d’une voix jadis si belle et désormais sur le déclin, présentant quelques fêlures qui ne sont pas sans rappeler l’évolution vocale de son illustre devancière Galina Vishnevskaya.  Ludovic Tézier demeure pour sa part un Eletsky qui frôle la perfection, tant sa propre nature sert l’introversion retenue et contenue du personnage, tant surtout la ligne vocale est belle et élégante, princière.  Evgeny Nikitin maîtrise son Tomski bien évidemment sur le bout des ongles, quoique l’aisance vocale semble moindre que par le passé, alors que Varduhi Abrahamyin  déploie quant à elle une voix sensuelle et de toute beauté en Pauline. Larissa Diadkova enfin, impressionne par la noire profondeur et la puissance de sa Comtesse, pour une fois somptueuse de voix et d’impact, saisissante. Dimitri Jurowski impose une lecture musicale et idiomatique, naturelle et de haute volée, sans toutefois conférer à la partition toute l’intense fièvre et l’électricité dévorante qu’y mettait son ainé Vladimir en 1999. Une reprise bienvenue et bien traitée en somme, devant laquelle il serait malvenu de faire la fine bouche. 


Publié dans Saison 2011-2012

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