Operachroniques
De Vienne à Londres en passant par Salzbourg, et désormais Paris, la production de Willy Decker aura beaucoup tourné en Europe, récoltant de nombreux
succès. Cette énième reprise fut-elle mal préparée, ou bien en vitesse et sans le metteur en scène lui-même ? La soirée durant, la même
frustration lancinante m’aura accompagné : une impression de bâclé, de mauvais théâtre et de manque de finition. Paul et Marietta enchaînent trois actes avec des gestes qui sonnent faux,
comme s’ils récitaient leurs didascalies en interprètes amateurs. Face à cette musique déchainée et cette histoire faite de paroxysmes, la rencontre paraît aussi saugrenue que celle de la lave en
fusion et de la guimauve. Les deux principaux acteurs du drame portent peut-être leur responsabilité dans le rendu final. L’intensité, la conviction
semblent leur manquer, comme s’ils se tenaient sur leur réserve. La production aurait-elle été répétée avant tout sur la base de vidéos ? La direction d’acteurs défaillante ne me semble pas
seule en cause dans la tiédeur du résultat final. A mon sens, la structuration conceptuelle du travail de Willy Decker pose problème. En divisant
deux plans scéniques distincts pour séparer monde fantasmagorique et mode réel, la mise en scène tue toute ambiguïté et se prive de ressorts
théâtraux puissants. Rêves et cauchemars sont ainsi en quelque sorte distanciés, tenus à l’écart du monde réel, mais aussi de l’auditeur. Dénouer avant l’heure le réel de l’onirique dans une
œuvre qui repose entièrement sur cette ambiguïté me semble un réel affadissement du propos. Le spectateur se trouve alors inéluctablement face à un drame désamorcé, peut-être colorié d’une
imagerie bon teint et plus ou moins élégante, mais sans enjeu ni passion.
J’ai déjà dit les limites scéniques des deux principaux interprètes. Ils brillent avant tout vocalement par la beauté de leurs moyens, quoique Robert Dean Smith se retrouve vite éprouvé par la tessiture du rôle lors d’un troisième acte qui le trouve fragilisé et parfois à la limite de l’accident. La voix est belle, le chanteur séduisant, et il assume son rôle avec une musicalité louable et une sensibilité notable. Manquent par contre le charisme, la conviction brûlante, bref, l’intensité de l’incarnation. Riccarda Merbeth pour sa part affiche des moyens vocaux absolument somptueux, que ne compromet pas le vibrato très audible. La voix est belle, solide, et elle traverse son rôle avec une réelle aisance vocale. Si l’instrument est parfait ou presque, il ne ressort pourtant que peu d’émotion de son chant. L’interprète semble bridée, sans passion, sans chien ni tourment notable. Cette Marietta laisse admiratif mais dans le fond enflamme bien peu ; et ne semble guère justifier les transgressions de Paul. Stephane Degout éclaire son Fritz et son Pierrot de toute son élégance vocale et scénique, alors que Doris Lamprecht, intense, fait passer de vraies et puissantes émotions lors de ses interventions. Dans la fosse, Pinchas Steinberg obtient de l’orchestre une sonorité d’ensemble admirable, bien étagée, très aérée et colorée. Sa direction retenue évite le piège de l’emphase mais contribue à sa façon, à force d’élimer les angles et de brider les élans, au manque de tension et de passion de la soirée.
En somme une première à l’Opéra bien sage et sous contrôle pour le drame brûlant de Korngold. Et de ce fait, pour un tel ouvrage, une vraie et frustrante déception.
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