Westbroek, Kaufmann, Berliner Philharmoniker

Publié le par Friedmund

 

Eva-Maria Westbroek, Pleyel, 04/02/2012

Sans doute par le jeu des successions à la tête de l’Opéra de Paris, Eva-Maria Westbroek est désormais, et je le regrette, moins présente sur les planches parisiennes. Je me souviens avec émotion de ses Chrysothemis et Kaiserin, plus encore de ses Elisabeth brûlantes et de ses torrentielles Katarina Ismaïlova à Bastille. J’aime cette voix de flammes, qui jamais ne triche et souvent embrase. Le programme présenté est d’autant bienvenu qu’il présente la part de son répertoire qu’elle n’a jamais présenté à Paris : ses rôles italiens. La grandeur tragique et royale de l’ultime air d’Elisabeth de Valois, pris à froid, ne lui convient pas idéalement. L’intériorité de la douleur, la pudeur aristocratique dans l’épreuve, ne se fondent pas nécessairement dans la lave de cette voix en éruption. Aïda a contrario manque sûrement d’ampleur dans ses émois pour un tel tempérament. Dans les deux cas, malgré quelques difficultés sans doute liées au temps nécessaire pour chauffer tel matériau, on goûte le plaisir d’une voix riche et grande, encore belle et intègre malgré sa puissance. Pace, pace mio Dio la trouve par contre à son meilleur, émue et belle, irradiante d’ombres et d’ors, tour à tour mesurée puis d’une terrifiante véhémence ; et même capable de surcroit de placer un aigu flotté selon la meilleure manière d’une Rysanek. J’aurais volontiers troqué à l’automne la Leonora d’Urmana (et sa récente Santuzza) contre celle(s) de Westbroek. Regrets.  La seconde partie, focalisée sur le répertoire vériste est encore plus intéressante. De manière inattendue, Adrienne Lecouvreur démontre la dynamique de la voix, sa capacité à filer les sons et les nuances avec une classe folle, sans rien perdre en couleurs et en puissance. La mort de la Manon puccinienne, sans doute le sommet de la soirée, assomme par son pathos grandiose, sa dévorante intensité, sa force et son impact sensationnels. Gioconda et Floria Tosca sont au même niveau, grandiose quoique plus convenues. Une grande soirée en fait, que ni les raideurs caricaturales ni les vulgarités pénibles d’Evelino Pido dans la fosse, vraiment loin ici de son meilleur répertoire, n’auront réussi à corrompre.


Birmingham et Kaufmann, Champs-Elysées, 12/03/2012

La première vertu de la soirée résidait avant tout dans la première rencontre de Jonas Kaufmann et de Gustav Mahler. Les Kindertotenlieder remplaçaient les Lieder eines fahrenden Gesellen initialement prévus. Malencontrueusement. D’abord parce que je restai sur le double concert à quinze jours d’intervalle de Thomas Hampson l’année dernière. Surtout, le tempérament juvénile et romantique de notre ténor, et sa tessiture plus encore, se prêtait a priori plus aux émotions du compagnon errant qu’à celui des abysses insondables des enfants morts. Et le concert ne lève en rien les doutes préalables. Les manières usuelles et sophistiquées de notre ténor, si louables dans Schubert, tombe ici vite à l’eau. Tout semble artificiel, distancié, comme si jamais l’âme se déchirait, ni même s’entrouvrait. Là où Mahler convoque l’expressionisme le plus cru, le plus douloureux et sans compromis, Jonas Kaufmann se réfugie dans une distance doucereuse qui jure par son manque d’expressivité : diable, l’orage sévit, il est crépusculaire et funèbre, fatal et apocalyptique, il ne s’agit pas ici de raffiner un salon précieux et artificiel ! Sans doute Kaufmann ne trouve pas ici le soutien dont il aurait besoin : la direction d’Andris Nelsons, lourde et épaisse, à la pulsation souvent décharnée (la berceuse !) achève de rendre l’ensemble indigeste, sans lumière ni émotion, pachydermique et artificiel ; osons même : effroyablement prussien d’esprit pour cette quintessence de l’art viennois. Richard Strauss en seconde partie convient infiniment mieux à notre ténor, qui peut y retrouver son ardeur, ses envols, ses raffinements musicaux glorieux – quoique quelques intonations mal placées, rares chez Kaufmann, laisse supposer une certaine fatigue vocale. Là encore, Andris Nelsons ne l’aide guère et fait s’abattre des déluges apocalyptiques sur Ich trage meine Minne et ne confère que vaine et triste lourdeur sans élan à un Zueignung particulièrement décharné encore. A oublier donc, et gageons que nous retrouverons bientôt notre ténor tant admiré dans de meilleures circonstances et un meilleur soir.  Entre Mahler et Strauss, l’orchestre seul avait en charge de nous transporter dans l’univers de Sibelius. Je gardais du Birmingham Symphony Orchestra de grands souvenirs, du temps ou Simon Rattle en avait fait une formation de tout premier plan. Notamment une Jenufa éblouissante au Châtelet, et, dans ce même théâtre, un difficile concert Mahler (Das Lied von der Erde) et Schönberg (le concerto pour piano) qui avait vu le tout jeune Danuel Harding remplacer au pied levé celui dont il était encore alors l’assistant. Las, il est peu de dire que cette soirée ne s’inscrit pas sur les mêmes hauteurs.  Soyons clairs, à mes oreilles, la musique de Sibelius respire peu dans sa manière intrinsèque la subtilité et l’originalité. Mais donnée avec une telle lourdeur, des appuis aussi systématiquement écrasés, cette Seconde Symphonie finit par ressembler à une ode au crescendo bien écrasé. Les violoncelles matraquent leurs cordes, les cuivres hurlent comme des sourds, et le chef nous fait un dessin qui ignore la courbe pour mieux saturer l’ensemble d’angles bien droits sans cesse assénés. Le bis berliozien s’inscrit dans le même esprit et finit par rendre urgent la sortie. A oublier donc, en espérant que c’était là plus une contre-performance que la nouvelle carte de visite d’un orchestre qui a déjà démontré ses qualités par ailleurs, et d’un chef d’orchestre tenu pour un des talents sûrs d’aujourd’hui et de demain.

    

Les Berliner Philharmoniker et Gustavo Dudamel, Pleyel, 03/05/2012

Il est de tradition à la Philharmonie de Berlin de s’abandonner aux baguettes les plus juvéniles et enthousiastes si elles sont talentueuses. Si cet orchestre est ce qu’il est aujourd’hui, il le doit aux audaces fructueuses de confier tour à tour son destin aux jeunes Wilhelm Furtwängler et Herbert von Karajan. Si Simon Rattle n’a pas encore démontré les mêmes hauteurs à la tête de l’orchestre que ses deux illustres aînés, tout du moins les amène t-il progressivement vers de nouveaux répertoires plus modernes où la clarté de son et la précision des pupitres font merveille. Du haut de ses trente ans, le fougueux et bouillonnant Gustavo Dudamel ne paraît ainsi en rien une anomalie. Dès les premières notes du concert, le goût du risque sonne comme évidemment partagé entre estrade et pupitres, comme un rappel d’une identité orchestrale façonnée par la baguette prométhéenne de Furtwängler et celle titanesque de Karajan. Après tant de formations luxueuses entendues assoupies dans des tournées aux programmes convenus, le moindre plaisir de ce concert n’est certes pas d’entendre Berlin et Dudamel arracher de toute routine un programme pourtant fort convenu. Sous la baguette de Dudamel, la Cinquième de Beethoven ose l’expressionisme d’effets appuyés, le goût du graffiti flamboyant, dans une architecture d’ensemble chargée d’une irrésistible électricité. Le résultat est peu classique, inégal parfois, mais l’intérêt constant, l’excitation sonore savamment entretenue. Also sprach Zarathoustra en seconde partie paraît plus sage en comparaison, bridé dans sa dynamique, mais certes pas dans ses couleurs. La valse est fabuleuse, somptueuse et saturée de beautés, faisant oublier pour un instant toute la difficulté que j’ai toujours eu avec cette partition peu digeste, notamment l’ironique et pénible sentiment que le Zarathoustra de Nietzsche s’est invité au petit déjeuner de la Maréchale. Avec de tels pupitres et cette baguette originale et créatrice, tout du moins le poème straussien est restitué ce soir là dans un spectaculaire et jouissif technicolor. 

 

Publié dans Saison 2011-2012

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