Operachroniques
Les chroniques en retards s’amoncellent et la mémoire des détails s’efface peu à peu... Le temps presse de retranscrire. Non pas que l’automne et l’hiver furent quelconque, d’ailleurs. Bien au contraire certaines soirées furent riches, à Pleyel surtout : Chicago, Lucerne et Cleveland en quelques semaines à peine, voila même du grand luxe. Ainsi, pour son ouverture de saison, la Salle Pleyel nous avait même gâtés : un Chicago Symphony Orchestra plus rutilant que jamais et au pupitre un Riccardo Muti toujours passionnant malgré ses constantes et parfois curieuses idiosyncrasies. Le Maestro Muti ne s'est jamais vraiment débarrassé de ses tics si présents et soulignés, dès ses débuts symphoniques avec le Philharmonia : phrasés souvent brutalement soulignés, incapacité à aérer le discours et à laisser la bride à la musique et à l'émotion ; comme une volonté exagérée – opératique peut-être - de contrôle et de tension en fait. Sa vision de Mort et Transfiguration ressemble ainsi plus d'une fois à un ballet de Verdi, et les changements subtils de climat de la Cinquième de Chostakovitch sont souvent sacrifiés à la nécessité d’enserrer sous la contrainte la structure musicale. Par contre, jamais je crois avoir entendu un orchestre mis sous une telle tension. Dans les premier et dernier mouvements surgissent des fulgurances à couper le souffle, démentes, à hurler ou se dresser droit hors de son fauteuil ; et le scherzo s’illumine sous sa direction tel un cristal, avec une précision redoutable, chauffé à blanc. Et que les pupitres de Chicago restent toujours somptueux! Cuivres souverains, bois d'une incroyable pureté d'intonation et d'une chaleur caressante, percussions explosives... Techniquement, cet orchestre reste sans rival, si ce n’est peut-être Berlin. Mais ça, on le savait déjà.
La comparaison avec Claudio Abbado et l’Orchestre du Festival de Lucerne est tentante, présents quelques semaines plus tard dans la même, est naturellement tentante. Mais en fait bien vite vaine tant les univers stylistiques et émotionnels des deux chefs diffèrent. Avec Abbado, toute musique semble couler de source, sans tension inutile, dans un flot naturel et sans cesse élégant, d’une musicalité insensée et d’autant plus inouïe qu’elle n’est jamais démonstrative, toujours discrète. La classe et la grâce n’ont que peu à faire de l’artifice. Son Mozart, la symphonie Haffner en première partie, semble inclassable. Aucune indigestion romantique ici, ni maniérisme baroque : la musique, rien que la musique, naturelle et nuancée, qui se contente d’exister et de charmer. On pense volontiers à Krips, mais avec le sursaut tout de suite de rappeler combien Abbado est plus souple, plus musical, plus doucement poète et meilleur coloriste dans ses pastels aux subtilités infinies. Dès les premières notes, la Cinquième de Bruckner, un sentiment de fusion totale avec l’orchestre s’en suit. Abbado modèle le son en sculpteur d’une infinie finesse, des plus impalpables nuances aux déchaînements les plus ronds et maîtrisés, en prestidigitateur des sons et des muses. Tantôt ici les cordes se révèlent et s’imposent frémissantes et en bloc, ou bien les cuivres plus tard se font dard en incises à peine dessinée mais qui laissent une indélébile indécision. Tout commentaire se révèle en fait assez vain. Le concert cesse en laissant hors du temps, déboussolé, comme si le si discret Abbado avait aboli le temps pour le fondre, et l’auditeur avec, dans un moment rare de musique qui n’a vécu que par et pour lui-même. Troublante expérience, et bonheur absolu d’avoir fait corps avec la musique souveraine.
On aurait pu croire que Franz-Welser Möst et le Cleveland Symphony Orchestra, vingt jours plus tard auraient souffert de la comparaison avec Muti et Chicago puis Abbado et Lucerne. Il n’en fut rien. L’Ecossaise de Mendelssohn qui ouvre le concert respire admirablement, se pare d'une finesse toute viennoise de la meilleure tradition, et impose une retenue nerveuse, colorée, dansante, gourmande, jamais forcée.Et la transparence de Cleveland, héritée de George Szell et encore affermie par Christoph von Dohnanyi, s’impose ici avec bonheur ; et rappelle surtout qu’elle n’est pas qu’une vague étiquette, un proverbiale lieu-commun de mélomanes, mais une saisissante réalité, mieux une identité. En seconde partie, la Doctor Atomic Symphony de John Adams souffre d’une même empreinte trop viennoise, et trop peu américaine si on peut dire : elle sonne bien froide dans ses emportements, et a contrario beaucoup trop caressée dans son si superbe lyrisme final. Et si le Boléro de Ravel sonne admirable de couleurs (avec de tels pupitres !), il lui manque la sensualité ; la froideur d’ensemble lui fait perdre son intérêt au moment même où le mouvement s’emballe, là où les premières mesures permettaient encore de déguster les mets infiniment raffinés de chacun des pupitres solistes.
Les plaisirs furent plus divers au Théâtre des Champs-Elysées, quoique non moins gourmands. Avec retard, quelques mots des Gürrelieder de la fin de saison précédente. Marc Albrecht et le Philarmonique de Strasbourg m’avaient laissé un sentiment globalement négatif à l’issue d’une Salomé à Pleyel surtout marquée alors par l’absence de dernière minute de Nina Stemme. La surprise n’en fut pas moins grande et heureuse de les découvrir formidables dans le complexe ensemble de Schoenberg. L’architecture est parfaite, le trait sans emphase inutile, le flot musical brillant, le mouvement constant et maîtrisé : bravo ! le plateau vocal affiche une belle homogénéité d’ensemble, passée la fadeur d’un couple royal qui voit la rencontre d’un Lance Ryan solide mais bien peu royal et d’une Riccarda Merbeth comme souvent fort compétente mais bien peu expressive. En contrepartie, la Taube d’Anna Larsson est prodigieuse de timbre et de profondeur, de puissance, d’expressivité, d’absolue présence surtout, le Klaus d’Arnold Bezuyen excellent ; et la présence d’Albert Dohmen rouvre bien des souvenirs. Et en sus, les Chœurs de la Philharmonie Tchèque rien moins qu’excellents. Etonnant numéro pour conclure que celui de la narratrice de Barbara Sukowa ! On traîne là plus volontiers dans un esprit de cabaret berlinois que dans la Vienne de Schoenberg. Pourtant, la conviction, l’énergie et la force de l’interprète s’imposent au-delà de la surprise. Déplacé ? Je ne sais pas. Cette musique comme celle de Mahler porte en soi toutes les contradictions de la Vienne du début du XXème: encanaillement populaire et esthétisme le plus raffiné, aristocratie du geste et décadence expressionniste.Et puis, diable, on ne croise pas tous les jours la Lola de Fassbinder en scène !
Mais retour à la saison en cours. Et pour saluer l’excellent concert Bartok offert par Esa-Pekka Salonen à la tête du Philharmonia Orchestra. La Musique pour cordes, percussions et celesta illustre avant tout la capacité innée de Salonen de forger un son unique, de la vague initiale, lave maîtrisée mais lave tout de même qui s’amplifie imperceptible, jusqu’à la clarté du scherzo tout en précision et en articulation claire. Précision, netteté, refus de l’effet supplémentaire, et ce son Salonen, toujours moderne et clair, mais aussi restitué comme en strates dans des tutti toujours admirablement retenus. Pour autant, si cette première partie est excellente, le meilleur est à venir en seconde partie avec un Château de Barbe-Bleu que je n’oublierai pas de sitôt. Magique de son, somptueux et fascinant, d’une tension impalpable car contenue, et qui ne cesse de s’accroître porte après porte. Sous la baguette de Salonen, chaque porte offre un univers musical en soi, et, mieux encore, déploie à merveille toute la magie de suggestion voulue par Bartok. Ainsi le trésor ruisselle de lumière, le royaume, puissant et tranchant, dessiné à la serpe, attrape et ne relâche plus, et les larmes errent en autant de fantômes hypnotiques. Fatigué par les années, John Tomlinson saisit par le verbe, le charisme, et l’impact sonore encore intact. On croit à ce Barbe-Bleue de la première à la dernière note, sans résistance ; présent à chaque inflexion, il étreint et captive, et semble porter en lui la funeste issue dès les premiers mots, épuisé mais puissant encore. A ses côtés, la Judith de Michelle DeYoung marque par son intensité, son éclat, son incandescente, plus forte qu’à l’accoutumée comme un miroir à son Barbe-Bleue conscient d’épouser bientôt la nuit. Magnifique soirée donc, avec un « luxe » Carole Bouquet pour le prologue fort dispensable, pour ne pas dire contre-productif, car trop en décalage, dans le ton, l’esprit, le style et la langue de ce qui était amené à suivre ; tous les gâteaux ne se bonifient pas d’une cerise, fut-elle fameuse.