Recherche

W3C

  • Flux RSS des articles
Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 18:52

 

La saison dernière s’était bien mal achevée avec un Otello qui frôlait le désastre. De la mise en scène d’Andrei Serban, malgré de nouvelles retouches, il n’est rien à sauver tant ce spectacle déjà maintes fois commentés dans ces pages respire la vulgarité à chaque scène ; si désormais Iago n’urine plus en scène, qu’il ne nous joue plus l’antéchrist lors de son Credo, les bras en croix et tête renversée sur son sofa, si Otello nous épargne ses rituels vaudous avant de trucider sa blonde vénitienne, encore faut-il supporter une réception des ambassadeurs digne d’une opérette, et partout un manque de grandeur déprimant. On pouvait fonder quelques espoirs sur la baguette de Marco Armiliato : las le résultat est désolant, désordonné dans des tempi souvent aberrants, déstructurés jusqu’à noyer et perdre entièrement le plateau lors du quatuor du deuxième acte, inutilement tapageur et lourdingue, sans tension aucune. Tout au long de la soirée les cafouillages se multiplient, entre fosse et scène, et souvent au sein même de la scène. Ni la scène ni la fosse n’auraient su de toute façon transformer un plateau peu reluisant. Aleksandr Antonenko s’est fait un nom en triomphant dans le rôle-titre à Salzbourg sous la direction du Maestro Muti. L’autorité est indéniable mais elle ne saurait en rien compenser une justesse aléatoire, une musicalité inexistante, et une caractérisation, scénique et vocale, d’une pièce et fort sommaire. Son Iago, Lucio Gallo, est pire encore , sans cesse faux, scabreux dans le phrasé comme dans les intentions, défait vocalement et privé de grave, d’une constante médiocrité qui ne saurait trouver sa place sur la première scène de France - ni aucune autre d’ailleurs, pour aller tout au fond de ma pensée. Les seconds rôles et les chœurs pâlots ne sont ici non plus d’aucun secours. Reste alors la Desdémone de Tamar Iveri, chanteuse sans doute peu flamboyante mais du moins sensible et intègre, qui à elle seule apporte une dignité artistique à la soirée, et émeut même vraiment lors de sa scène du quatrième acte dessinée avec soin et musicalité. Maigre bilan pour une production qui par le passé vit sur les mêmes planches l’Otello de Galouzine, les Desdémone d’Isokoski ou Frittoli, le Iago de Carlos Alvarez et même le Cassio de Jonas Kaufmann ; et qui fit entendre dans la même fosse la direction géniale d’un Gergiev.

La nouvelle saison ne débute guère mieux avec l’incompréhensible reprise d’une Salomé de plus de quinze ans d’âge signée André Engel, en tout point moins satisfaisante que la dernière en date de Lev Dodin, fonctionnelle et plutôt réussie sans être géniale. Orientalisme pseudo-andalou de bazar (et totalement déplacé évidemment), absence d’idées autres qu’anecdotiques (danse réduite au minimum et à huis-clos, assassinat de Salomé par le page), manque de tension permanent… l’impression d’opérette domine là encore à l’instar de l’Otello de Serban. Le culte du passé poussiéreux comme idéal à reconquérir montre vite ses limites à qui en douterait encore… La distribution, sans être idéale et même contestable, se site toutefois à un bien meilleur niveau que l’Otello précédent. J’aime la personnalité vocale et artistique d’Angela Denoke. Pour autant sa princesse de Judée n’est certainement pas le rôle qui met le mieux en évidence ses qualités. La voix demeure lumineuse, le phrasé parfois royal, mais manque ici la séduction immédiate et vénéneuse, et la voix n’a surtout plus guère l’âge de soutenir pleinement la ligne straussienne, ses aigus envoûtants, sa justesse exigeante ; et l’actrice demeure impuissante dans le contexte scénique présent. Son prophète est moins enthousiasmant encore : Juha  Uusitalo exhibe une voix brute de décoffrage, sans rondeur et aux aigus mal assurés, sans subtilité ni même réel charisme. En Herodias Doris Soffel déploie quant à elle un instrument certes impressionnant et riche en décibels, mais une caractérisation dénuée de toute subtilité ou esprit vipérin sur une scène qui se souvient encore de la présence hypnotique d’Anja Siljia. Et si Stig Andersen doit lui aussi affronter le souvenir de Kim Begley et Chris Merrit en ces mêmes lieux, tout du moins compose t-il un personnage crédible, vocalement satisfaisant, et pour finir le plus satisfaisant de cette morne soirée. A la baguette Pinchas Steinberg impose un équilibre sonore mesuré de bon aloi, divise intelligemment ses plans sonores et mène l’ensemble en grand professionnel ; on chercherait en vain pourtant sous sa direction une quelconque magie sonore ou un renfort avéré de l’acuité dramatique si défaillante en scène. Une reprise inutile en somme.

En comparaison, la reprise du Tannhäuser de Robert Carsen donne une impression bienvenue de vrai théâtre, tant bien même le propos du metteur en scène est ici fort contestable – pour ne pas dire terriblement traître à l’œuvre et au compositeur. J’avais détaillé longuement  à l’époque de sa création mes réflexions sur cette production et n’y reviens pas. Surtout, cette reprise signe –enfin! – les débuts bien tardifs à l’Opéra de Paris de Nina Stemme, voix glorieuse et rare s’il en est. On ne dissertera pas outre mesure sur le fait que le rôle n’est sans doute plus le plus représentatif des chevaux de bataille de cette somptueuse Isolde et désormais même Brunnhilde. En vain chercherait-on la fragilité, le doute, la sensibilité à fleur de peau d’Elisabeth en l’écoutant – ni même le feu ravageur d’Eva-Maria Westbroek. Par contre, la voix, charpentée et corsée, vraies et belles orgues, impressionne par elle-même, d’autant plus que le chant que cisèle la soprano suédoise est somptueux, digne des Ages d’Or les plus glorieux. La Vénus de Sophie Koch ne peut que pâlir de la comparaison avec une telle force de la nature. La voix ne soutient guère les éclats du rôle aux deux extrêmes, donne une impression de fragilité même parfois, et le tempérament de cette belle voix ne prête guère ni à la chaleur ni à la sensualité ici requises. Dans le rôle-titre, Christopher Ventris est une excellente surprise. Moins bien doté par la nature peut-être que son prédécesseur sur la même scène (Stephen Gould), il le surclasse aisément : la voix demeure puissamment lyrique, lumineuse et incisive, toujours menée avec sensibilité et bien projetée ; l’émotion affleure sans cesse devant tant d’engagement et de musicalité.  Stéphane Degout imprime à Wolfram sa classe naturelle sans pour autant impressionner, et Christof Fischesser démontre toute la probité de sa belle basse dans le rôle du Landgrave. Mark Edler dans la fosse ne saurait certes faire oublier les prodiges et les couleurs de Seiji Ozawa, mais assure une vraie fluidité au discours musical wagnérien, sans tapage ni excès. Les chœurs de l’Opéra, si décevants parfois ces dernières saisons, se montrent cette fois-ci à la hauteur de l’enjeu et parachève la réussite d’ensemble de cette belle reprise.

Mieux encore, le retour de la Lulu de Willy Decker, impose tout ce qui fait une excellente reprise. D’abord une production qui ne perd ni de sa force ni de son intelligence au fil des reprises, et qui semble avoir été remontée avec un vrai et beau soin. Ensuite la direction musicale exemplaire de Michael Schonwandt, claire et précise, ciselant les inventions orchestrales permanentes du compositeur sans aucune emphase mais certainement pas sans tension. Encore un rôle-titre dominé de main de maître par celle qui s’impose d’année en année, sans que le temps ne semble avoir aucune prise sur sa voix, comme la Lulu suprême de notre temps : Laura Aikin est Lulu, dramatiquement, physiquement, vocalement, stylistiquement, et sa composition force l’admiration. Mais aussi des incarnations surprenantes, incontestablement réussie pour la Geschwitz plus sensuelle qu’à l’accoutumée, mais à la pudeur sensible pourtant, de Jennifer Larmore, plus discutable en ce qui concerne l’Alwa de Kurt Streit. Et enfin, trois vétérans qui dominent pourtant leurs rôles et écrasent de leur charisme les planches de Bastille : le Dr Schön plus vrai que nature de Wolfgang Schöne, l’irrésitible Schigolch de Franz Grundheber, et les compositions savoureuses de Victor von Halem en Directeur de Théâtre et Banquier. Et sans oublier non plus la présence saisissante de l’Athlète de Scott Wilde, le Prince insinuant de Robert Wörle ou encore le Peintre de Marlin Miller. Le tout formant une soirée à Bastille d’une qualité rare et d’un bonheur constant.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés