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Mardi 27 mars 2007 2 27 /03 /Mars /2007 04:47

 


Transporté par mes derniers voyages à Chypre en compagnie de Furtwängler, j’ai réécouté ces derniers jours quelques autres de ses témoignages live d’après-guerre à Salzbourg et à Vienne.

 

Curieusement, l’histoire, par l’entremise d’EMI, a retenu ses deux témoignages live les moins marquants : les deux Fidelio de 1953 et le Don Giovanni de 1954 sont en effet très en deçà de la vie intense et du dramatisme exacerbé des deux brasiers que sont les Fidelio et Don Giovanni de 1950 à Salzbourg ; les tempi alors sont encore alertes, les fulgurances nombreuses : en 1950, Don Giovanni est d’une vitalité insoupçonnable à qui s’est enseveli dans l’écoute de la tombe de 1954, et Fidelio relève presque de l’expressionnisme forcené.

 

La légende veut que Furtwängler, brisé aussi bien par les nazis que par la dénazification (les deux camps furent cruels à celui qui se positionna trop subtilement pour être compris dans des temps barbares), se trouva dès la fin de la guerre privé du souffle éloquent qui faisait toute sa grandeur. Les témoignages enregistrés entre 1949 et 1951 infirment notablement ce jugement, sans doute né de la distribution exclusive pendant longtemps des seuls témoignages de 1953 et 1954 : la fatigue vitale précédant la disparition du grand chef en est certainement une raison moins lyrique mais plus exacte ; même privé d’un orchestre décent, Furtwängler imprimait encore un élan introuvable de nos jours à son Ring milanais de 1950, et les deux Zauberflöte salzbourgeoises de 1949 et 1951 sont confondantes de magie, de sens du merveilleux, et ce malgré des tempi retenus à l’extrême. Parallèlement, Furtwängler lègue en studio pour la postérité un Tristan und Isolde légendaire, monumental de beauté, de lyrisme, de poésie, de grandeur.

 

A la veille de sa mort en 1954, Furtwängler enregistre encore dans les studios de HMV une Walküre dont la beauté plastique est restée sans égale (la rencontre des Wälsungen ! les adieux de Wotan !), et encore d’une tension rare et sobre ; tout le second acte est à marquer d’une pierre blanche, le monologue surtout, qui renvoie les Solti à venir à ce qu’ils sont : des bruyants sans imagination ni poésie. Le célébrissime Don Giovanni de 1954 est malheureusement éteint, livide. Le paradoxe veut que l’enregistrement d’après-guerre peut-être le plus connu soit aussi le moins représentatif de ces années là et de l’art de Furtwängler.  

La même année, Furtwängler dirige également à Salzbourg un Freischutz qui ne ressemble à nul autre, solennel et lentissime, et qui a sans doute oublié d’être un Singspiel. La Wolfschlucht, étirée et mystérieuse, tient de la cérémonie la plus noire : la tension et la lenteur des tempi dispensent le chef des effets extérieurs parfois entendus ; le résultat, pour être peu orthodoxe, est fascinant de puissance d’évocation, à hurler d’effroi. Tout comme l’Otello chroniqué hier, ce Freischutz navigue peut-être au dehors de tout cadre stylistique, mais il brûle et passionne sans cesse. Et il faut entendre l’arche infinie que Furtwängler tend à une Elisabeth Grümmer en état de grâce lors d’un « Und ob die Wölke » à la pureté poétique inouïe, d'un autre monde.

 

Wilhelm Furtwängler était de la race des artistes qui s’approprient les œuvres et nous les rendent différentes mais plus intenses encore. Les artistes de cette race sont éternels, et Wilhelm Furtwängler est leur maître à tous. 

 

Les intégrales lyriques de Wilhelm Furtwängler au disque

 
Le leg sonore de Furtwängler à l’opéra est heureusement bien conservé par de nombreuses intégrales, toutes d’après-guerre, à l’exception des Meistersinger de 1942 (qui présentent d'ailleurs quelques coupures, dont le quintette, perdu). En extraits, de nombreuses traces sonores sont disponibles de Covent Garden, Bayreuth, et Vienne avant-guerre, dont les extraits du fameux Lohengrin de 1936 à Bayreuth, et des traces conséquentes des Ring de Vienne et Covent Garden à la fin des années 30 ; le troisième acte intégral de Walküre en 1937 avec Flagstad, Müller et Bockelmann est un classique indémodable et éternel. Je ne précise pas les éditeurs des enregistrements ci-dessous : ils sont tous réédités en CD sous de multiples labels, et aisément trouvables à qui cherche un peu.

    

Beethoven : Fidelio - Schlüter, Patzak, Alsen, Frantz (Salzbourg, 1948)

Beethoven : Fidelio – Flagstad, Patzak, Greindl, Schöffler (Salzbourg, 1950)

Beethoven : Fidelio – Mödl, Windgassen, Frick, Poell (Vienne, 1953)

Beethoven : Fidelio – Mödl, Windgassen, Frick, Poell (studio, 1953)

Mozart : Die Hochzeit des Figaro – Schwarzkopf, Seefried, Schöffler, Kunz (Salzbourg, 1953)

Mozart : Don Giovanni – Welitsch, Schwarzkopf, Gobbi, Dermota (Salzbourg, 1950)

Mozart : Don Giovanni – Grümmer, Schwarzkopf, Siepi, Dermota (Salzbourg, 1953)

Mozart : Don Giovanni – Grümmer, Schwarzkopf, Siepi, Dermota (Salzbourg, 1954)

Mozart : Die Zauberflöte – Seefried, Lipp, Ludwig, Greindl (Salzbourg, 1949)

Mozart : Die Zauberflöte – Seefried, Lipp, Dermota, Greindl (Salzbourg, 1951)

Verdi : Otello – Martinis, Vinay, Schöffler, Dermota (Salzbourg, 1951)

Wagner : Tristan und Isolde – Flagstad, Thebom, Suthaus, Greindl  (studio, 1952)

Wagner : Die Meistersinger von Nürnberg – Müller, Prohaska, Lorenz  (Bayreuth, 1942)

Wagner : Die Walküre – Mödl, Rysanek, Suthaus, Franz (studio, 1954)

Wagner : Der Ring des Nibelungen – Flagstad, Lorenz, Frantz (Milan, 1950)

Wagner : Der Ring des Nibelungen – Mödl, Suthaus, Frantz (RAI, 1953)

Weber : Der Freischutz – Grümmer, Streich, Hopf, Böhme (Salzbourg, 1954)


S’il fallait vraiment choisir, j'opterais prioritairement pour la Walküre et le Tristan studio de HMV, jalons incournables de toute discothèque wagnérienne, puis l'incendiaire Fidelio de 1950 avec Kirsten Flagstad ; dans un second temps, la Zauberflöte de 1949, l’Otello de 1951 et le Freischutz de 1954 à qui est prêt à être bousculé dans ses habitudes ; enfin, Don Giovanni, et en 1950 impérativement. Pour le Ring, privilégier les extraits des années 30, joliment réédités par LYS il y a déjà quelques années (double CD autour de Walküre ; triple CD, indispensable, autour de Götterdämmerung).

Puisque mon propos se bornait à l'opéra le temps de cette chronique, la Passion selon Saint Matthieu (EMI) de Furtwängler ne figure pas dans cette discographie. J'y reviendrai.

 

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Oeuvres et artistes - Communauté : Musique Classique
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