Elisabeth Grümmer, portrait et discographie

Publié le par Friedmund

 

Eléments biographiques

 

Elisabeth Grümmer naît à Yutz, près de Thionville, le 31 mars 1911, dans une Moselle encore allemande. Les aléas de l’histoire font migrer sa famille à l’issue de la guerre à Meinigen. Elisabeth Grümmer suit alors les enseignements de l’école dramatique et commence à se produire peu à peu sur la scène théâtrale. Elle chante également sur scène dans des productions lyriques plus proches alors du cabaret ou du théâtre musical que de l’opéra. Son mariage avec le violoniste et chef d’orchestre Detlev Grümmer, l’amène à faire la connaissance de Herbert von Karajan en 1940. Karajan alors directeur musical de l’Opéra de Aix-la-Chapelle invite en effet Detlev Grümmer à venir diriger dans ce théâtre, et découvre ainsi le talent d’Elisabeth. Karajan invite Elisabeth Grümmer à suivre des leçons de chant et la distribue dans son premier rôle à Aix-la-Chapelle en 1940 (première Blumenmädchen dans Parsifal) ; en 1941 elle chante son premier grand rôle, Octavian. De 1942 à 1944, elle est nommée premier soprano lyrique de l’Opéra de Duisbourg. Elle se produit également ces années là à l’Opéra de Prague. Son mari meurt en 1944, son violon à la main, dans le bombardement de la base militaire où le couple avait élu domicile. La fidèle Elisabeth ne se remariera jamais, déclarant que son mari était le seul amour possible de sa vie. La même fidélité l’attachera à la troupe du Deutsche Oper de 1946 à 1972. Si Berlin représente son ancrage principal, la carrière de Grümmer devient vite internationale. Elle fait ses débuts dès 1950 à Covent Garden en Eva (reprise la saison suivante avec Thomas Beecham), en 1953 à Salzbourg pour des Agathe et Donna Anna exceptionnelles avec Wilhelm Furtwängler, à Glyndenbourne en 1956 en Pamina, puis à Bayreuth en 1957 où elle chante Eva, Freia et Gutrune ; elle sera également dans ce même théâtre une Elsa de rêve en 1959, sans doute jamais égalée.  Elle chante  dans tous les plus grands théâtres du monde : Scala de Milan,  Teatro Colon de Buenos Aires, Opéra de Paris, et, naturellement, très régulièrement à Vienne et Munich. Elle fait ses débuts à New-York au City Opera en février 1967, puis intègre la tournée du Metropolitan Opera pour chanter Elsa. La tournée se conclut en avril de la même année par l’unique apparition sur cette scène d’Elisabeth Grümmer. Parallèlement à son activité sur les scènes d’opéra, Elisabeth Grümmer développe une activité importante de récitaliste et de concertiste. Elle est nommée professeur à la Berlin Hochmusikschule dès 1965. Elle enseigne également à Lucerne et Paris, et plus activement encore à l’issue de ses adieux à la scène, à Berlin en Marschallin, lors du jour de l’An 1972. Elle est nommée membre honoraire de l’Opéra de Berlin en 1986, et meurt le 6 novembre de cette même année dans son lieu de retraite, en Westphalie. 

 

L’artiste

 

Elisabeth Grümmer est sans doute le soprano romantique allemand, lyrique et jugendlich, personnifié. Dans la lignée de Maria Müller, qu’elle surpasse, elle représente une forme de bel canto allemand absolu. Ses interprétations présentent un goût exquis et une musicalité hors du commun, servies par une voix d’une beauté et d’une fluidité à couper le souffle. Diseuse et actrice née, elle commença au théâtre, ses interprétations des blondes héroïnes du répertoire allemand sont en parfaite adéquation avec la pudeur et la délicatesse naturelle du tempérament de l’être humain modeste et délicieux qui se cachait derrière l’artiste. La sensibilité de l’artiste irradie ses interprétations de lieder ou de musique sacrée. Cette même pudeur et modestie de la femme, qui voulut aussi être pleinement mère et femme d’un seul homme, a sans doute contribué à la laisser dans l’ombre de ses rivales de l’époque, à commencer par Elisabeth Schwarzkopf. Artiste pourtant du team Walter Legge, HMV ne lui proposera jamais l’enregistrement du moindre rôle straussien ou mozartien, le cœur de son répertoire pourtant, mais sauvegardera heureusement pour la postérité ses grands rôles wagnériens et son idéale Agathe. Son répertoire incluait tous les plus grands rôles mozartiens : Fiordiligi, la Comtesse, Donna Anna, une Pamina sublime trônant au dessus de toutes ses rivales, et même l’Elettra d’Idomeneo, abordée avec Ferenc Fricsay au festival de Salzbourg en 1961 et 1962.  En plus des rôles de blondes wagnériennes déjà évoquées et de ses grands rôles straussiens (dont la Maréchale la Comtesse), Elisabeth Grümmer fut aussi, pour son unique rôle verdien, une Desdemona d’exception ; elle fut également la créatrice allemande du rôle d’Ellen Orford (Peter Grimes) à Hambourg en 1947.  C’est là un commentaire fort subjectif, mais jamais je n’ai entendu voix plus douce et belle, perfection du chant si achevée, et émotions aussi frémissantes que celles d’Elisabeth Grümmer, artiste chérie s’il en est à mes yeux et oreilles énamourés.   

 

Discographie

 

Le live a bien heureusement rendu ce que l’on pensait longtemps perdu : une sublime Pamina à Francfort en 1955 sous la direction de Solti (Gala), une Comtesse mozartienne avec Karl Böhm et la troupe berlinoise en tournée à Tokyo (Ponto), et aussi une Maréchale berlinoise de 1959 (Gala encore). Pour son Octavian, il fallait jusqu’ici se contenter de sa sélection Electrola face à la Marschallin de Leonie Rysanek. Myto vient de retrouver une bande munichoise de 1952 la présentant face à la Marschallin de Reining et la Sophie de Berger sous la direction d’Erich Kleiber ; critique à suivre ici même dès la publication française. Pour sa Desdemona, fameuse à son époque, ne restent, pour le moment espérons, qu’un sublime duo avec Rudolf Schock et une chanson du Saule ineffable, en allemand. De sa Fiordiligi, que l’on imagine idéale d’adolescence et de pudique innocence, ne reste malheureusement plus qu’un somptueux « Come scoglio » de studio. De sa Madeleine, rien, strictement rien, hélas. L’avenir nous rendra peut-être tous ces portraits, au combien attendus et espérés par les nombreux admirateurs dévoués de la divine Elisabeth. Heureuse surprise par contre de disposer d’une large sélection studio de sa Lisa en allemand, aux côtés encore une fois du bell Hermann de Rudolf Schock (Gala). Au studio, son Elisabeth avec Konwitschny et son Eva avec Kempe, toutes deux chez EMI et rééditées au studio, sont inégalées, sublimes en fait. Pour Elsa, on préférera au studio de Kempe de 1961, qui la trouve vocalement légèrement fatiguée, le live de Bayreuth en 1959 : elle y chante la meilleure Elsa jamais entendue au disque, et ses partenaires (Konya, Blanc, Gorr, Adam) sont glorieux. Disque merveilleux également, son Hänsel und Gretel de studio avec Elisabeth Schwarzkopf sous la baguette du jeune Herbert von Karajan : un rare moment de magie musicale, dans un superbe opéra injustement méconnu sur notre bord français du Rhin. Et bien sûr, sa Donna Anna si particulière, jeune et incadescente, vierge effarouchée et transportée d’émotion, au « Non mi dir » d’une irrésistible musicalité et angélique beauté, par deux fois live avec Furtwängler en 1953 et 1954 à Salzbourg (EMI les deux fois), puis, toujours live à Salzbourg avec Mitropoulos chez Sony, sa meilleure prise à mon sens, et enfin, en allemand à Berlin sous la direction de Ferenc Fricsay (Melodram); Archipel a publié récemment une cinquième prise de cette Donna Anna de rêve, effectuée en 1954 à Londres sous la direction de Karl Böhm. Un film du spectacle salzbourgeois a été tourné en 1954 et permet de conserver quelques images du talent d’actrice de Grümmer, au sein d’une production qui, pourtant, doux euphémisme, sent terriblement son âge (DG). Pour finir, Elisabeth Grümmer, vierge allemande romantique toute de pureté et d’innocence, est bien sûr Agathe, à jamais, dans les tout aussi fameux studio EMI et live de Salzbourg, respectivement sous la baguette de  Keilberth et Furtwängler. L’Agathe studio suffirait à garantir l’immortalité à Elisabeth Grümmer. Comme accessoirement cet enregistrement est la référence par excellence de la discographie du Freischutz, ce serait ma recommandation première à qui souhaiterait découvrir l’art immense de Grümmer. 

 

En dehors du répertoire opératique, Elisabeth Grümmer nous a légué de nombreuses cantates de Bach (initialement chez EMI, republiées par Berlin Classics) sous la direction de Jochum, Furtwängler, Kurt Thomas, et surtout Forster avec lequel elle a également gravé au studio pou EMI les parties de soprano de la Saint Jean et la Saint Matthieu. Malgré les nombreuses coupures qui la défigurent, la Saint Matthieu de Wilhelm Furtwängler live chez EMI reste un monument incomparable ; Grümmer dans la partie de soprano y est un ange descendu sur terre.  Egalement pour EMI, Elisabeth Grümmer nous laisse aussi Die Schöpfung de Haydn toujours avec Forster, ainsi qu’un beau Requiem de Mozart dirigé quant à lui par Rudolf Kempe. S’il est un disque que j’aimerais recommander à mes lecteurs, s’ils ne le connaissent pas encore, c’est sans doute le Deutsche Requiem de référence, infiniment supérieur à mon sens à la version d’Otto Klemperer, gravé par Elisabeth Grümmer et Fischer-Dieskau sous la baguette du même Rudolf Kempe chez EMI : jamais l’œuvre ne m’a semblé si belle, si sévère et noble à la fois, si idéalement protestante et allemand en fait. 

 

Il existe à ma connaissance trois publications de lieder par Elisabeth Grümmer, tous aussi merveilleux qu’indispensables. Gala a regroupé en deux disques des enregistrements de récitals radiophoniques de la RIAS et de la Bayerische Rundfunk. Ces prises effectuées entre 1948 et 1956 nous offrent deux heures de Grümmer illuminant Mozart, Schubert, Schumann, Brahms, Wolf, Reger ou Strauss. Enchantement suprême, Gala inclut également dans ce coffret une prise de la radio berlinoise des Vier letzte Lieder : si en 1970 la voix n’a plus toute sa splendeur d’antan, et si le chef n’est guère ici qu’accompagnateur de routine, l’émotion apportée à l’oeuvre par l’artiste est unique ; la sensibilité frémissante et bouleversée de Im Abendrot me hante en permanence. Orfeo a pour sa part regroupé quelques merveilles berlinoises des années 60 : un Frauenliebe und –leben idéal de féminité et de lumière, entouré de beaux Mendelssohn et de rares Schoeck ; pour compléter, si on peut dire, quatre lieder du Spanischen Liederbuch de Wolf issus de la radio colonaise en 1966. Enfin, candidat au concours du célèbre disque de l’île déserte, la publication par Testament des Brahms et Schubert de studio de 1958, est sans doute la merveille absolue de la discographie d’Elisabeth Grümmer, ici accompagnée par Gerald Moore. Je ne saurais compter les fois où j’ai écouté et réécouté ce disque, émerveillé par Fischerweise, somptueux, ou Auf dem Wasser zu singen, à l’indicible mélancolie tendre et émue. Testament a bien fait les choses en complétant ces lieder par deux extraits de Peer Gynt, et, surtout, un duo d’amour et une chanson du Saule d’Otello en allemand mirifiques : la classe et la majesté de Grümmer et Schock dans ces extraits sont inimaginables à qui ne les a pas entendus. L’album Testament me semble incontournable pour tout admirateur d'Elisabeth Grümmer, et je ne saurais trop en recommander l’acquisition.   

 

Compléments

 

Avant de conclure ce long portrait amoureux, je rappelle deux critiques discographiques présentant Elisabeth Grümmer dans ces pages : sa Maréchale berlinoise de 1959 publiée par Gala, et le fameux live de la Passion selon Saint Matthieu de Furtwängler chez EMI. J'avais également évoqué son Agathe salzbourgeoise de 1954 lors d'une chronique consacrée aux enregistrements lyriques de Wilhelm Furtwängler. 

 

Au même moment où j’écris ces lignes, Bajazet évoque sur son blog les sorties d’inédits de Grümmer, dont l’Octavian munichois de Myto mais aussi un Requiem de Verdi dirigé par Ferenc Fricsay chez Andromeda. Je vous renvoie pour plus de détails à son article 

 

Discographie

 

Opéras

 

Bizet: Carmen (Micaela, en allemand) – dir. Jochum (Walhall)

Humperdinck : Hänsel und Gretel (Hänsel) – dir. Karajan (EMI)

Humperdinck : Hänsel und Gretel (Hänsel) – dir. Matzerah (live, Ponto)

Mozart : Nozze di Figaro (Comtesse, en allemand) – dir. Fricsay (WDR, Walhall)

Mozart : Nozze di Figaro (Comtesse) – dir. Fricsay (Tokyo 62, Ponto)

Mozart : Idomeneo (Elettra) – dir. Fricsay (Salzbourg 61, DG)

Mozart : Don Giovanni (Donna Anna) – dir. Furtwängler (Salzbourg 53, EMI)

Mozart : Don Giovanni (Donna Anna) – dir. Furtwängler (Salzbourg 54, EMI)

Mozart : Don Giovanni (Donna Anna) – dir. Böhm (Londres 54, Archipel)

Mozart : Don Giovanni (Donna Anna) – dir. Mitropoulos (Salzbourg 56, Sony)

Mozart : Don Giovanni (Donna Anna, en allemand) – dir. Fricsay (Berlin 61, Melodram)

Mozart : Zauberflöte (Pamina) – dir. Solti (Francfort 55, Gala)

Strauss : Rosenkavalier (Octavian) – dir. Kleiber (Munich 52, Myto)

Strauss : Rosenkavalier (Octavian, extraits) – dir. Schüchter (EMI)

Strauss : Rosenkavalier (Marschallin) – dir. Varviso (Berlin 59, Gala)

Tchaïkovsky: Pique Dame (Lisa, extraits en allemand) – dir. Rother (Gala)

Wagner: Tannhäuser (Elisabeth) – dir. Konwitschny (EMI)

Wagner : Lohengrin (Elsa) – dir. Matatic (Bayreuth 59, Orfeo)

Wagner : Lohengrin (Elsa) – dir. Kempe (EMI)

Wagner : Meistersinger von Nürnberg (Eva) – dir. Kempe (EMI)

Wagner : Meistersinger von Nürnberg (Eva) – dir. Cluytens (Bayreuth 57, Melodram)

Wagner : Meistersinger von Nürnberg (Eva) – dir. Cluytens (Bayreuth 58, Melodram)

Wagner : Meistersinger von Nürnberg (Eva) – dir. Leinsdorf (Bayreuth 59, Melodram)

Wagner : Meistersinger von Nürnberg (Eva) – dir. Knappertsbusch (Bay. 60, Melodram)

Wagner: Rheingold (Freia) – dir. Furtwängler (RAI 53, EMI)

Wagner: Rheingold (Freia) – dir. Knappertsbusch (Bayreuth 57, Laudis)

Wagner: Rheingold (Freia) – dir. Knappertsbusch (Bayreuth 58, Arkadia)

Wagner: Götterdämmerung (Gutrune) - dir. Knappertsbusch (Bayreuth 57, Laudis)

Wagner: Götterdämmerung (Gutrune) - dir. Knappertsbusch (Bayreuth 58, Arkadia)

Weber: Freischutz (Agathe) – dir. Furtwängler (Salzbourg 54, Gala)

Weber: Freischutz (Agathe) – dir. Kleiber (WDR 55, Opera d’Oro)

Weber: Freischutz (Agathe) – dir. Keilberth (EMI) 

 

Récitals

 

Melodram a publié une anthologie qui restitue entre autres rareté son sublime Come scoglio de 1953, des extraits des Meistersinger londoniens de 1951 dirigés par Thomas Beecham, et une rare Antonia, en duo avec Walther Ludwig.

 

Musique vocale

 

Bach: Cantates diverses – dir. Forster, Thomas, Jochum, Furtwängler (Berlin Classics)

Bach : Passion selon Saint Jean – dir. Forster (EMI)

Bach: Passion selon Saint Matthieu – dir. Forster (EMI)

Bach: Passion selon Saint Matthieu – dir. Furtwängler (live, EMI)

Brahms : Deutsche Requiem – dir. Kempe (EMI)

Haydn : Die Schöpfung – dir. Forster (EMI)

Mozart: Requiem – dir. Kempe (EMI)

Verdi : Requiem – dir. Fricsay (Berlin 51; Andromeda)

 

Lieder

 

Schubert et Brahms – piano: Gerald Moore (Testament)

Mendelssohn, Schumann, Schoeck, Wolf – piano: Aribert Reimann (Orfeo)

Mozart, Beethoven, Schumann, Schubert, Brahms, Strauss, Wolf, Reger – (Gala)

 

L’album Orfeo préserve le Frauenliebe und –leben de Schumann, et le coffret Gala les Vier letzte Lieder dirigés par Richard Kraus à la RIAS en 1970).

 

 

 

Publié dans Oeuvres et artistes

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