Covent Garden 1957 : testaments

Publié le par Friedmund

 

 

La firme Testament nous restitue à quelques mois d’intervalle deux témoignages mythiques de Covent Garden en 1957 : les Troyens de Rafael Kubelik avec le jeune Vickers, et le Ring de Rudolf Kempe à la tête d’une distribution à la couleur bayreuthienne prononcée. Passage en revue de ces deux témoignages sur le vif nouvellement publiés.

 

In such a night... (The Trojans, Rafael Kubelik)

 

Bien évidemment, il faudra pour écouter ce coffret abandonner le dogme de la langue originale. En notant toutefois que mieux vaut sans doute un anglais précis et bien énoncé comme ici que l’usuel esperanto que subissent bien des enregistrements du répertoire français. Ceci dit, ce coffret sera indispensable à tout amoureux de l’oeuvre ou admirateur de Jon Vickers. Quelle soirée! Là où Colin Davis nous a habitué au travers de ses deux intégrales à un Berlioz solennel et majestueux, Rafael Kubelik précipite la partition avec nervosité, mordant et urgence. Le drame avance implacable, les lignes orchestrales s’éclaircissent, l’atmosphère est électrique. A titre d’exemple, la Chasse Royale (maladroitement reléguée en fin d’acte, version Choudens oblige) prend sous la baguette du chef des allures toscaniniennes. La distribution est glorieuse. Jon Vickers se révèlait lors de ces soirées à l’attention de la planète lyrique. Son Enée est somptueux. La voix encore claire et haut placée, lyrique, plus souple et moins héroïque que ce qu’elle deviendra plus tard, est magnifique. Et l’intelligence du texte et du théâtre est d’ores et déjà sans égale. Athlétique, solaire, héroïque et raffiné, cet Enée n’a aucun rival. Il brille ici en sus de toute la beauté lumineuse de sa prime jeunesse. Cassandre revient à une Amy Shuard mobile, précise, très engagée, juvénile. Manque sans doute un charisme supérieur, mais elle n’a au fond rien à envier à bien des Cassandre de la discographie. Son Chorèbe, Jess Walters, est sans doute le seul point faible d’une distribution brillante. La ligne l’expose, la voix manque de beauté et de jeunesse. Tout le reste est éblouissant, à commencer par les carthaginois. Blanche Thebom offre une Didon monumentale, au geste large et noble. Sa scène finale possède un poids dramatique certain.  Le fantastique Narbal de David Kelly, profond et sonore, et le puissant et beau Iopas de Richard Verreau, tous deux impressionnants et anthologiques, captivent de la première à la dernière note.  L’invitation à Carthage en sus d’une belle et émouvante Anna au timbre superbe, Laura Elms, et d’un Ascagne de luxe, Joan Carlyle, lumineuse et fine, achève de donner à la seconde partie de l’ouvrage un parfum de grandeur et de référence (et au quatrième acte un extraordinaire intérêt).  A signaler encore les présences supérieures de Joseph Rouleau (le fantôme d’Hector), Michael Langdon (Panthée) ou bien encore Dermot Troy (Hylas). Une grande soirée de Covent Garden, d’ores et déjà historique, et plutôt bien captée au regard de la date (20 juin 1957). Mieux qu’une archive documentaire, un jalon de la discographie qu’à titre personnel je m’empresse de référencer aux côtés des deux versions de Colin Davis. En complément, une interview de Jon Vickers qui revient au Barbican sur les circonstances qui l’ont amené à participer à cette production clé pour le développement ultérieur de sa carrière. Au détour d’une phrase, Vickers nous apprend que les rares coupures (les entrées des artisans au III essentiellement) étaient motivées avant tout par l’obligation de terminer avant minuit une soirée déjà commencée à six heures.

                       

Trügt mich ein Nebel ? (Der Ring des Nibelungen, Rudolf Kempe)

        

La pêche est un cran moins heureuse en ce qui concerne le Ring londonien de la même année. L’intérêt majeur du coffret sur le papier réside naturellement dans la direction raffinée et châtiée de Rudolf Kempe. Entendre cette musique par un chef qui la jugeait bruyante et finit par l’abandonner de ce fait attire de suite l’attention.  Kempe tend une masse sonore réduite, aux cuivres bridés, comme tissée en toute clarté de bois. Les cordes assurrent en somme une base sur lequel les détails fleurissent et les angles trop saillant de l’écriture wagnérienne s’éliment. Dans des tempi mesurés, cette conception n’est pas sans rappeler celle de Karajan au studio, les manièrismes en moins. Ecoutée fragments, cette direction séduit ; sur la longueur, le tout peut sonner un rien pâle en comparaison de la frénésie de Keilberth ou de la puissance de Knappertsbuch. La qualité sonore, souvent précaire et surtout très variable, n’aide pas à fixer l’attention : difficile de goûter les subtilités et les raffinements de cet orchestre au travers de la passoire crasseuse de l’enregistrement. L’affiche en grande partie recopiée de celle de Bayreuth n’enthousiasme guère non plus comme si Londres était pour eux une routine alimentaire en marge des grandes soirées contemporaines de la Colline. Hans Hotter sonne ici pâteux et ennuyé, Wolfgang Windgassen déroule sans histoire mais sans folie son Siegfried, Ramon Vinay est exsangue (mais prodigieusement mâle au II de la Walkyrie).  Autres piliers du Neues Bayreuth, Hermann Uhde, Georgine von Milinkovic, Erich Witte et Maria von Ilosvay restent solides mais sans fulgurances notables non plus. Les quelques originalités de la distribution ne passionnent guère plus : le vétéran Frederick Dalberg (Fafner, Hunding) est sinistrement noir mais aussi à bout, la troisième norne de Amy Shuard ou la Woglinde de Joan Sutherland restent avant tout anecdotiques, le Waldvogel de Jeanette Sinclair fait esquisser plus d’un sourire. La Sieglinde de Sylvia Fischer a le mérite de documenter une artiste peu connue : la voix est charnue, l’interprète intéressante, mais on n’en oubliera pas pour autant nos chères Rysanek ou Brouwenstjin.  Plus intéressant le trio de Nibelungen: Peter Klein, Mime classique mais efficace, Otokar Kraus, Alberich plus léger et humain qu’à l’habitude, et Kurt Böhme, terrifiant Hagen. Enfin, Birgit Nilsson en 1957 campe une Brunnhilde encore virginale et féminine, sensible et parfois même timide, sans la frigide cuirasse qu’elle mettra plus tard au studio avec Solti. Au final, un coffret à réserver aux admirateurs du soprano suédois et aux collectionneurs pathologiques de la discographie du Ring.

 

 

 

Publié dans Disques et livres

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