Placido de Bergerac au Châtelet

Publié le par Friedmund

 

Certains souvenirs semblent à jamais présents. Ma première rencontre sur scène avec Placido Domingo fait partie de ces moments qui jalonnent une vie. Je m’en souviens comme si c’était hier alors que pourtant presque dix ans ont passé depuis. C’était le jour de mon anniversaire, dans le froid glacial d’un début de printemps new-yorkais. Il neigeait d’ailleurs sur South Manhattan la veille. Placido chantait Parsifal, son grand et nouveau cheval de bataille de l’époque. J’avais passé la journée dans un état avancé de grande nervosité, quasi somnambule dans les couloirs du Natural History,  et anxieux de ne rater pour rien au monde ce rendez-vous. Au fur et à mesure que la tension montait, je ne pouvais non plus m’empêcher de penser au syndrome de la Berma. Si sa performance fut superlative et sa présence en scène souvent hypnotique, étrangement, c’est plutôt l’impressionnant Gurnemanz de John Tomlinson et la direction somptueusement fine de James Levine qui me restent aujourd’hui en mémoire - pour ce qui est de la musique tout du moins. Le souvenir de la soirée reste lui indubitablement associé à cette excitation unique d’être, de voir, d’entendre sur le vif le ténor espagnol. Et l’éblouissement d’une présence qui s’impose sans crier gare, sans ostentation, avec un naturel et un art confondant. Une moitié de Berma en somme. Parler d’idole en ce qui le concerne pour moi serait exagéré. Domingo fut plutôt longtemps mon héros, le chanteur clé et incontournable de ma découverte adolescent du monde lyrique. Son intelligence humaine et dramatique unique donne vie à tous ces personnages qui s’installaient progressivement dans mon univers. Au contraire de tant d’autres ténors bien conventionnels, ou simple glottes fussent-elles d’or,  il habite à mes yeux de manière incomparable ses rôles, leur donne une vraie crédibilité. Cette qualité demeure encore aujourd’hui unique. Le relief, la vie que Placido Domingo confère à ses personnages n’a cessé d’être impressionnante au fur et à mesure que sa centaine de rôles s’allongeait, que les répertoires se diversifiaient. Placido Domingo est le premier ténor moderne. Il reste encore aujourd’hui sans doute le seul. Et la superstar absolue de notre époque (à qui en douterait encore, je suggère d’écouter le beau coffret de trois CD consacré par Orfeo à sa carrière viennoise). Il était naturellement hors de question de ne pouvoir lui dire au revoir au Châtelet après nos trois trop brèves rencontres en scène.

 

Le Cyrano de Bergerac d’Alfano pouvait paraître une gageure à ce stade avancé de sa carrière. D’abord du fait d’une langue française dont les spécificités lui furent toujours des arcanes. Mais aussi du fait de la personnification enthousiaste et superbement stylée de Roberto Alagna qui redonna vie à un opéra qui vaut bien plus que le statut de curiosité  - et qui à mon sens vaut bien des pans entiers du répertoire régulier à l’affiche des grands théâtres lyriques. En rien comparable au modèle Alagna, Placido Domingo offre un Cyrano de Bergerac d’égale valeur, vocalement et verbalement moins fluide mais diantrement charismatique. Là où Alagna sonnait poète, Domingo sonne mousquetaire gascon, mûr, trapu, truculent ce qu’il faut sans plus. Un homme, un vrai, qui porte en lui le poids des années et de sa disgrâce, intrépide et flamboyant. L’ombre et la part de tristesse que met notre ténor à son rôle apportent au rôle une dimension supplémentaire qu’il sera difficile d’oublier par la suite (ce qu’a confirmé immédiatement la réécoute dans la foulée de Roberto Alagna, plus solaire et dépourvu de la mélancolie propre à la composition de Domingo). A cette composition poignante, s’ajoute une présence scénique qui reste unique. Le charisme est inné ou n’est pas. Il suffit à Domingo d’être en scène pour capter l’attention par son incomparable. Sans ostentation, par son naturel et son aura, la mesure intelligente de ses gestes et de ses attitudes, l’acteur s’impose et écrase l’entourage. C’est bien là ce qu’on attend d’un Cyrano. Sa mort arrache les larmes, et j’ai pu constater qu’autour de moi, dans mon secteur du Châtelet, les pleurs étaient bien partagés. Les outrages du temps n’ont eu que peu de prises finalement sur la beauté de la voix. Le medium s’est un rien terni, mais l’aigu, héroïque et puissant, irradie encore tous  les ors d’un timbre reconnaissable entre tous. J’ai déjà dit les limitations idiomatiques du ténor dans le répertoire français. Le problème n’est pas tant dans d’intempestifs accents, plutôt bien maîtrisés, que dans la clarté et la fluidité du texte. De tout temps la voix de Domingo n’a guère fait étalage de souplesse, de qualité d’articulation. La transformation progressive de la voix vers celle d’un heldentenor assumé et solide n’a bien sûr rien arrangé. La grande manière du ténor espagnol reste son legato de velours, d’une beauté et d’une consistance encore étonnante et toujours exceptionnelle, qui procure aux effusions de la scène du balcon une classe et une fougue lyrique sensationnelles. Placido Domingo, chanteur somme toute à la technique très particulière et à la voix très construite et peu facile, déploie encore aujourd’hui une musicalité d’une richesse inouïe, sans comparaison aucune avec ses rivaux les mieux dotés et les plus jeunes. Que les Beckmesser de tous poils en prennent de la graine, et La Palice l’écrirait mieux que moi : ce qu’on attend avant tout d’un musicien, c’est de la musicalité. Je pourrais continuer des heures à parler de cet éblouissant Cyrano. Ce 31 mai après-midi l’un des plus grands artistes de l’histoire de l’art lyrique vient sans doute de faire ces adieux définitifs à la France. Huit, neuf, dix rappels peut-être (je n’ai pas compté) ne suffiront pas à témoigner toute la gratitude que, nombreux, nous avons voulu lui témoigner au rideau final pendant plus d’une demi-heure. Salut l’artiste. Et encore merci, merci, merci.

 

Face à telle personnalité, portée de surcroît pas un rôle qui l’impose en scène en presque permanence, le reste du plateau pourrait facilement être réduit à un rôle de faire-valoir. Il faut être gré au théâtre d’avoir su l’entourer de personnalité intéressantes qui tirent leur épingle du jeu aux côtés du ténor espagnol. De Roxane, Nathalie Manfirino a incontestablement la fraîcheur, la jeunesse et l’esprit. La voix est rayonnante, belle, frémissante, tout juste un peu exposée lorsque l’écriture de Franco Alfano se fait plus héroïque ou passionnée. Elle sait imposer aussi son personnage sur scène avec justesse, et son triomphe au rideau final n’est que justice. Le choix de Samir Pirgu en Christian est moins heureux. La voix n’est guère belle, la langue souvent pâteuse et le chant n’impose rien de particulièrement mémorable. Le ténor demeure fonctionnel et ne disparait pas dans l’ombre de Domingo : ce n’est déjà pas si mal. Superbe prestation en revanche de Marc Labronette, De Guiche noble et élégant, bien chantant et très présent. Laurent Alvaro s’impose quant à lui sans problème dans le rôle de Ragueneau, et Doris Lamprecht fait mieux que passer dans le rôle de la duègne. Dans la fosse, Patrick Fournillier trouve le savant équilibre entre les deux polarisations française et italienne de cette partition à cheval sur deux écoles. Tour à tour la partition impose sous sa direction sa clarté, sa vivacité et son esprit, mais chante aussi avec tout le lyrisme requis aux moments les plus tendres. On peut regretter que le chef n’ait eu à sa disposition que les pupitres assez pâles  de l’Orchestre Symphonique de Navarre. Tant pis, l’humeur devant telle fête musicale n’était de toute façon pas en ce qui me concerne à l’étroit pinaillage.

 

Le spectacle de Petrika Ionesco impose un zeffirellisme de bon aloi qui semble de toute façon la meilleure approche pour un tel ouvrage. Le metteur en scène réussit ainsi à donner vie aux scènes de groupe avec talent, que ce soit dans les tourbillons comiques du premier acte où la solennité funèbre du siège d’Arras. Toute la grâce d’une scène du balcon mémorable est toutefois à mettre avant tout au crédit du décor recherché et bien senti présenté à la fin du second acte. L’immense talent de Placido Domingo, Cyrano plus vrai que nature, fait le reste. Et c’est bien de cela dont on se souviendra. Longtemps. 

 

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

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