Rolando Villazon - Haendel (DG)

Publié le par Friedmund

 


On peut imaginer qu'un tel disque suscitera de nombreux cris et grand dédain de la part des orfraies du monde lyrique. Entre les pythies pyromanes qui psalmodient urbi et orbi la fin prochaine du ténor, les intégristes du baroque qui crieront à l’imposture, et plus largement tous ceux pour qui la case labellisée doit s’imposer en inexorable tyran pour tous, voila une vaste foule hurlante à qui ce disque ne plaira sans doute pas. Tant pis pour eux, qu’ils passent leur chemin. Pour moi, qui reste subjugué par le Testo monteverdien de Roland Villazon, mais aussi le souvenir de quelques arias mozartiennes saisissantes en concert, il allait de soi que cette proposition haendelienne serait irrésistible. Les cris alarmistes de déclin vocal, relayés jusque dans un grand quotidien français sans doute temporairement en déficit d’article de fond, ne trouvent aucun écho palpable dans cet enregistrement réalisé au printemps dernier. Rolando Villazon me semble même avoir regagné nettement en fraîcheur vocale depuis son dernier récital fourre-tout qui m’avait laissé plutôt indifférent. La voix demeure d’une beauté confondante, le legato fluide ne souffre d’aucune scorie, et jamais la voix ne semble être forcée ou malmenée. La qualité de la vocalise, ferme, rapide et en force, laisse admiratif, et le ténor déploie trilles rapides et lents à satiété. Ci et là, quelques imprécisions ou quelques liens un rien hâtifs peuvent apparaître et laisser deviner que là n’est pas l’exercice le plus usuel du ténor. Pour autant,  le résultat est magistral. Le musicien reste étonnant, capable de varier avec inspiration les dynamiques dans la vocalise pour mieux les porter à incandescence, ou bien de chanter de longues phrases dans une pureté d’émission exceptionnelle. Alors que pleuvent critiques et sombres et sévères prédications à son endroit, le ténor publie ici sans doute son récital musicalement et vocalement le plus probe, le plus immédiatement admirable.

 

L’interprète, intelligent et sensible, reste fidèle à lui-même, c'est-à-dire au sommet. La virulence fière et noble de son Bajazet de chair et de sang saisit dès le Ciel e terra qui ouvre le récital. Son ultime scène, impétueuse envers Tamerlano, toute de tendresse chaleureuse vis-à-vis d’Asteria, puis d’un histrionisme assumé quand vient l’agonie finale, se révèle du plus grand relief et bouscule avec talent les trop bonnes manières d’une certaine interprétation baroque. Les trois airs de Serse illustrent à merveille l’intelligence interprétative de Villazon : Ombra mai fu est tout d’une mâle douceur et d’une absolue sérénité (et pas arie antiche pour deux sous !), Piu che penso évoque irrésistiblement  un paon dans toute sa superbe (et quelle virtuosité !), et Crude furie oublie justement dans sa colère un rien burlesque de trop se prendre au sérieux.  Au rebours de ces deux portraits de grand relief (et que Villazon envisage d’ailleurs d’incarner à la scène prochainement), les deux extraits de la Resurrezione se dessinent épurés, sans faute et d’une parfaite fluidité de voix et d’humeur. Prise comme dans un songe doux et amer à la fois, l’aria de Grimoaldo est idéale de ton et présente d’inimaginables trésors de musicalité ; peut-être le sommet de l’album. A la première écoute, Scherza infida surprend tant l’approche, solaire et virile, se refuse à tout épanchement. La musicalité suprême, l’originalité du ton et de la manière, finissent par séduire sans réserve. Dopo notte, radieux, sensible et virtuose, enthousiasme tout autant, et même plus encore. Et on souhaite à bien des ténors cette agilité, cette splendeur des coloris, cette superbe vocale qui n’oublie jamais l’expressivité et la sensibilité ! A faire écouter d’urgence en somme à tous ceux, vaguement charognards, qui voudraient en vain que cet artiste si précieux ne soit plus qu’un ersatz d’histrion à la glotte dévastée. Les Gabrieli Players et Paul McCreesh, sans doute flattés par la qualité technique superlative de l’enregistrement, accompagnent Rolando Villazon avec beaucoup de chaleur et de beauté, quoique je les aurais parfois aimés plus percutants ou incisifs.

 

Puisse ce disque être un nouveau jalon pour Villazon vers une seconde carrière qui le verrait embrasser en priorité Monteverdi, Haendel, Vivaldi et Mozart. Idomeneo, Bajazet et Serse sont déjà promis à la scène alors que le disque devrait bientôt nous offrir un Ercole vivaldien sous la baguette de Fabio Biondi. On imagine volontiers que les Emmanuelle Haïm, Paul McCreesh et autres Fabio Biondi ne voudront plus désormais se priver pour leur répertoire d’élection d’un artiste doté de tant de sex-appeal vocal et de cette sensibilité hors du commun. Moi non plus.  

 

 

Publié dans Disques et livres

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