Jonas Kaufmann, Champs-Elysées, 17/03/2009

Publié le par Friedmund

 

 

Puccini : Tosca, « Recondita armonia »

Puccini : La Bohème, « Che gelida manina »

Weber : Oberon, ouverture

Flotow : Martha, « Ach so fromm »

Mascagni : Cavalliera Rusticana, intermezzo

Massenet : Werther,  « Pourquoi me réveiller »

 

Verdi : La Forza del destino, ouverture

Puccini : Tosca, « E lucevan le stelle »

Bizet : Carmen, suite n°1 (extraits)

Bizet : Carmen, « La fleur que tu m’avais jetée »

Wagner : Lohengrin, prélude de l’acte III

Wagner :  Lohengrin, « In fernem Land »

 

Cilea : L’Arlesiana, « E la solita storia »

Massenet : Manon, « En fermant les yeux »

De Curtis : Non ti scordar di me

Verdi : Rigoletto, « La donne e mobile »

 

 

Jonas Kaufmann, ténor

 

Orchestre National de Belgique

Michael Güttler, direction 

 

 

Je dois avouer que c’est non sans anxiété que je me suis rendu à ce récital. Après l’exceptionnel liederabend donné au Palais Garnier l’automne dernier par Jonas Kaufmann, je craignais que le cirque classique du récital de ténor avec orchestre de troisième ordre, public hystérique en overdose de marketing, et surtout programme de typologie « mes vacances à Vérone » ne soient guère en phase avec l’art raffiné et délicat du chanteur. C’était oublier la leçon de bien des témoignages discographiques du passé : les plus grands artistes savent imposer des moments de grâce dans n’importe quel contexte ; c’est même peut-être bien à cela qu’on les reconnaît. Et si tout était loin d’être égal, nombreux moments d’exception ont illuminé cette soirée.  A ce titre, évacuons d’ailleurs vite chef et orchestre, irréguliers, et en aucun cas à la hauteur de l’invité principal. L’ouverture d’Oberon se présente avec des gros sabots empesés et prosaïques, l’intermezzo de Cavalliera Rusticana sonne amorphe et délavé, et le prélude du III de Lohengrin donne des envies subites de fuir la Pologne. L’ouverture de la Forza del Destino est par contre fort présentable, tout comme la suite n°1 de Carmen, bien saucissonnée par le chef cela dit. Tout du moins l’orchestre a le bon goût de ne jamais couvrir le chanteur dans ses nuances fréquentes et délicates et de jouer son rôle d’accompagnateur de manière probe. Pour le reste, on a connu pire et bien plus indigne dans ce genre d’exercices… et vive le récital lyrique avec un seul piano !  

 

Notre ténor, souriant, naturel et sans tapage, concentre naturellement l’intérêt et l’assure sans coup férir à chacune de ses interventions. Recondita Armonia introduit franc de voix et de style la soirée. Rien d’exceptionnel, mais un chant qui coule de source, facile et qui permet de goûter la beauté intrinsèque du timbre dans un phrasé plus naturel qu’à l’accoutumée. Déjà au disque sa Gelida manina avait su me toucher par sa douceur, sa poésie, son raffinement, sa jeunesse. Le concert ne permet pas tout à fait la même finition, mais le jeu de nuances (dont quelques diminuendi à couper le souffle) reste exceptionnel. Surtout, cette incarnation de vrai poète, à la fois timide et enchanteur, emporte et séduit sans réserve, et rappelle dans ce même morceau les belles manières d’un idéal Gedda. L’air de Lionel, qui sied à merveille à notre ténor, est d’une parfaite confection vocale mais ne passionne guère. Pour tout dire, on sentirait même ici comme une pointe de routine. Le lied d’Ossian à suivre n’impacte que plus fortement : le ton poétique et intériorisé, les sons filés et les recherches de nuances les plus rares et les plus riches, la beauté d’une langue qui pourtant n’est pas la sienne, tout concourt à l’anthologie. Sans doute fallait-il un allemand pour enfin restituer à Werther et sa mélancolie profonde et ce ton châtié à l’extrême, mais sans afféterie aucune, qui lui sont constitutifs.     

 

En seconde partie, le second air de Cavaradossi, susurré, intériorisé à l’extrême, relève d’une compréhension intime de la situation qui ont échappé à bien des prédécesseurs de l’artiste. Pour autant, la psychologie n’est guère le ressort qui met le plus en valeur la musique de Puccini, et, si l’intelligence de l’interprète reste exceptionnelle, mon sentiment premier reste que Jonas Kaufmann devrait laisser ce répertoire à d’autres que lui moins dotés par la nature. Ses qualités sont bien trop précieuses ailleurs, et l’air de la fleur à suivre le démontre amplement. Tout frôle ici la perfection. L’alliance de ce timbre viril et corsé avec la plus grande douceur rappelle Jon Vickers de manière étonnante, dans l’approche musicale et la couleur comme dans la parfaite compréhension des émotions du personnage ; idem pour ces nuances, prodigieusement dosées, délicates mais jamais défigurées par la moindre trace de mièvrerie. A cela l’artiste ajoute des qualités de souffle, de maintien de la ligne, de dessin des phrasés d’une école que l’on croyait révolue. L’audition répétée au disque de la plage correspondante de son récital pour Decca n’enlève rien à la surprise et au choc de ces minutes exceptionnelles, de celles qui justifient que l’on court inlassablement les salles de spectacles à leur recherche. En prélude à sa prise de rôle prochaine, Jonas Kaufmann offre pour conclure un étonnant récit du Graal, retenu, mystérieux, coulé dans un phrasé constamment piano jusqu’aux ultimes phrases, héroïques mais sans inutile clairon. Lorsque le conte est suffisamment merveilleux pour capter l’attention et que l’auditoire se pend aux lèvres du narrateur à chacun de ses mots, nul besoin de déclarations intempestives ou d’éclats contreproductifs. Si la variété de la verbalisation ne rencontre peut-être pas tout à fait encore la grande manière d’un Peter Seiffert, s’annonce en tout cas pour bientôt un Lohengrin de haute distinction vocale et à l’indéniable magnétisme.

 

Les bis se montrent plus convenus voire même un rien besogneux. Malheur de l’exercice qui veut que le public en ait pour son argent et puisse remercier l’artiste à haute voix entre chaque bis (familiarité travestie en la plus obligée des politesses qui s’enracine dans les salles à Paris). Le lamento de Federico opte pour une synthèse entre le lyrisme et la passion qui séduit par sa qualité artistique mais n’émeut guère. Le détour par Naples se révèle aussi dispensable : il manque par trop au chanteur l’ensoleillement de la Campanie et à l’artiste ce ton naturellement relâché qui sied si bien à la cantilène locale. Le rêve de Des Grieux est lui murmuré, somnambulique, comme narré sensuellement dans le creux de l’oreille de Manon. La manière est splendide, mais la voix commence à montrer à ce moment là quelques traces d'une fatigue bien compréhensible. Rigoletto enfin permet à notre ténor de conclure de manière virile et avec panache, mais aussi un très sensible relâchement du style. On ne lui en tiendra guère rigueur, les plus irrésistibles enchanteurs même n’ont pas le pouvoir de transformer le plomb en or. Et bien des moments ce soir ont encore confirmé à quel point Jonas Kaufmann est l’un des plus beaux magiciens de notre époque.

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

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