London Symphony Orchestra, Barbican, 12/03/2009

Publié le par Friedmund

 

 

Henri Dutilleux

Tout un monde lointain…

Richard Wagner

Parsifal, acte III

 

London Symphony Orchestra

London Symphony Chorus

Tim Hugh, violoncelle

Robert Holl, basse

Sergey Semishkur, ténor

Evgeny Nikitin, baryton

Genevieve Cope, soprano

Valery Gergiev, direction

 

 

Mes différentes rencontres avec Valery Gergiev, en fosse uniquement, m’ont toujours laissé le sentiment d’un chef nerveux, privilégiant une pâte sonore massive et riche de couleurs fortes. La clarté, l’élégance et la retenue générale de la première partie m’ont donc heureusement surpris, stupéfait même. L’acoustique fabuleuse et très analytique de la grande salle du Barbican (scène très largement ouverte et profondeur de la salle réduite) sert d’ailleurs à merveille le dessein du chef : l’espace sonore semble immense, d’une grande finesse et avec des effets de perception stéréophonique étonnant pour qui comme moi a avant tout l’habitude au concert des sonorités très fusionnées de Pleyel. Les brumes et transparences oniriques de la pièce de Dutilleux se métamorphosent, brillent et s’éteignent sous la baguette du chef russe avec une subtilité qui laisse stupéfait. La restitution sonore obtenue par Valery Gergiev des pupitres du London Symphony Orchestra tient de la haute confection orchestrale, tissée d’incroyables raffinements sonores, comme une multitude de miniatures instrumentales superbement mise en valeurs. La variété des dynamiques, des humeurs, des rythmiques du mouvement introductif est d’emblée impressionnante, tout comme la manière retenue et aérée avec laquelle Gergiev articule la complexe mosaïque de Dutilleux. Dès les premières mesures, l’entente avec Tim Hugh est complète. Virtuose, expressif, éloquent même, le violoncelliste insère ses interventions comme autant de graffitis aux contours fins mais fermement tracés. Les deux mouvements lents tirent tout autant le bénéfice de cette approche moderne et claire de ce concerto pour violoncelle qui ne dit pas son nom, et permettent au soliste de démontrer son beau lyrisme, délicat, jamais appuyé, doux de ton et riche de son. La conclusion est plus sonore, plus emportée peut-être, mais démontre une même maîtrise technique sidérante de la part du chef, de ses pupitres et du soliste. Superbe,  indeed ! 

 

Il était permis à l’entracte d’espérer une lecture impressionniste du troisième acte de Parsifal, dans la continuité des merveilles de musicalité démontrées en première partie avec Dutilleux. Las, nous retrouvons pour Wagner un Gergiev fidèle à lui-même (ou tout du moins à l’idée que je m’en fais), dense, rarement brutal, mais toujours très sonore. Force est de reconnaître que malgré la dynamique d’ensemble, il excelle à isoler de la partition bien des détails ou des éclairages rares. Les pupitres du LSO, les bois surtout, merveilleux, ne sont sans doute pas étrangers non plus au plaisir de ces couleurs souvent fort belles. Pour autant, on ne croit guère dans cette luxuriance sonore à la nature tout juste renaissante du Vendredi Saint. Si la déception est certaine eu égard aux espoirs de minimalisme sonore suscités par la première partie, la principale épine de cette lecture wagnérienne me semble pourtant enfoncée ailleurs. Valery Gergiev m’a donné la vague impression de vouloir repenser l’architecture des tempi de ce troisième acte. Les premières mesures font craindre par leur lenteur excessive une lecture étale et mystifiée de cette musique. Le prélude en ressort amorphe, et les premières interventions de la basse s’inscrivent dans un discours étiré et sans nerf. Dès l’entrée du ténor, le chef accélère de manière insigne et redonne de la vigueur à l’ensemble, trop peut-être d’ailleurs. La suite se dessine par une étrange alternance d’accélérations et de ralentissements successifs qui m’ont donné le sentiment de corrompre la structure wagnérienne, la stabilité et la cohérence des tempi les uns par rapport aux autres. Drôle d’approche wagnérienne que de simuler en somme un artificiel pezzo chiuso ! La manie de jouer avec le métronome se double d’un manque d’assise rythmique, de pulsation claire et bien définie, qui contribue au sentiment d’instabilité et d’inconfort de l’écoute. L’opulence sonore voulue par le chef n’aide naturellement guère l’ensemble à s’asseoir pour mieux s’animer. Gergiev retrouve une rythmique claire et affirmée lors de la transformation et la garde ensuite jusqu’au bout, assurant à la scène finale une urgence théâtrale bienvenue et surtout la cohérence musicale d’ensemble absente de manière fâcheuse jusque là. Les vingt dernières minutes se révèlent parfaites, dans un parti pris très théâtral mais pleinement assumé et enfin tenu de main de maître.

 

Il n’est sans doute pas surprenant dans ce cadre que ce soit l’interprète d’Amfortas qui tire le mieux son épingle du jeu parmi les solistes rassemblés pour ce concert. Evgeny Nikitin assure sa partie avec mordant et noirceur, mais aussi puissance et éclat et convainc sans réserve. Jamais auparavant la voix du baryton russe ne m’avait fait si forte impression, ni semblé aussi assurée, héroïque et pleinement assumée. Venu suppléer en Gurnemanz Rene Pape annoncé souffrant, Robert Holl offre tout son métier et son expérience d’un rôle qu’il maîtrise parfaitement. La voix n’a sans doute pas l’impact ni l’étoffe des plus grandes basses wagnériennes, mais l’artiste est fin diseur et le musicien irréprochable. C’était par contre une gageure qu’offrir à un jeune ténor russe, en activité depuis quelques années seulement, et d’essence essentiellement lyrique, de tenir face à tel Gurnemanz la partie de Parsifal. La voix de Sergey Semishkur, joliment mordorée mais un rien acidulée, est plutôt agréable à entendre et le matériau serait dans l’absolu suffisant pour un rôle qui ne demande pas nécessairement un heldentenor cuirassé. Malheureusement, chanter Wagner c’est aussi maîtriser une prosodie où la langue est souveraine et savoir sculpter des phrasés en conséquence sur la longueur. L’approche quasi monosyllabique du chant du ténor donne l’impression qu’il cherche à rattraper au vol un orchestre dont il ne cesse de décrocher. Gageons que ce lauréat des prix Pavel Lisitsian en 2003 et Elena Obratzova en 2006 saura convaincre plus sûrement dans d’autres répertoires à l’avenir. En dépit de quelques accents parfois très british, le London Symphony Chorus livre lors de la scène finale une excellente prestation, étonnamment profonde et musicale, virile et feutrée à la fois. Une de leurs choristes, Genevieve Cope, vient donner en complément, de manière fort touchante, l’unique réplique de Kundry.

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

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