Doctor Atomic, English National Opera, 11/03/2009

Publié le par Friedmund

 


Après San Francisco, Amsterdam, Chicago puis New York, Doctor Atomic poursuit sa carrière et s’installe ces jours-ci à Londres pour neuf représentations, fruits de la co-production entreprise par le Met et l’English National Opera.  Pour mes oreilles curieuses de la musique de John Adams, la proposition était irrésistible. Je suis d’ailleurs toujours étonné du peu de reprises des opéras du compositeur américain, en Europe tout du moins. Car voila tout de même un compositeur de notre époque qui produit une musique accessible en lien avec des sujets pensés, contemporains, et qui échappent à toute routine opératique. En bref, un musicien qui contribue à enrichir un répertoire lyrique dont l’horloge semble s’être bloquée à l’affiche des théâtres à l’heure de la mort de Britten, quand il ne s’agit pas de celle de Puccini.

 

Le thème de ce nouvel opéra de John Adams est à porter au crédit de la directrice de l’Opéra de San Francisco, Pamela Rosenberg, qui a souhaité que le compositeur porte sur scène un « Faust américain », comme en écho au Faustus-Schönberg de Thomas Mann,  et lui en a même suggéré le nom : Robert Oppenheimer, père de la première bombe atomique et directeur du projet Manhattan. Pour la circonstance, John Adams a par la suite fait appel Peter Sellars pour concevoir et rédiger le livret. Ce dernier dépeint les dernières heures qui ont précédé lors de l’été 1945 le tout premier test de Los Alamos : ultimes controverses morales des scientifiques et militaires, tensions humaines propres à la finalisation de ce projet aux enjeux cruciaux pour la politique américaine, et angoisses bien sûr de tous au moment (et au contact) de cette première explosion. Le livret de Peter Sellars ne procède pas d’une écriture théâtrale classique, mais est juxtaposition de textes magistralement articulés les uns avec les autres. On retrouve ainsi au fil des actes lettres et déclarations historiques de scientifiques, extraits de rapports officiels américains, poèmes de Baudelaire ou issus de la culture des tribus indiennes, ou autres références à l’immense culture littéraire d’Oppenheimer. Somptueusement servis par John Adams, j’ai plus particulièrement noté le Holy Sonnet XIV de John Donne qui illustre les tourments d’Oppenheimer à la fin du premier acte lors d’une formidable aria, et l’extrait du poème hindou Bhagavad Gita qui sert de support à l’impressionnant chœur d’effroi des minutes précédant la mise à feu. Trois points de vue encerclent ainsi sans cesse Oppenheimer : celui de la question faustienne qu’engagent les scientifiques, celui de la nécessité de mener à bout la charge confiée représentée par la voix du général Groves, et la question de l’humanité souffrante et implorante représentée par les deux rôles féminins (l’épouse, la nurse indienne de l’enfant). Le rideau se ferme dès l’explosion survenue, ne laissant plus en fond, enregistrée que la voix d’une femme japonaise demandant de l’eau pour ses enfants. Si le concept peut sembler aride ou artificiel, trois heures durant ou presque, l’intérêt ne cesse d’être soutenu et l’efficacité théâtrale totale. Et, curieusement, ou merveilleusement plutôt, le livret réussit malgré le parti pris initial de la citation à dessiner des personnages forts, remarquablement distincts, de chair et de sang, jamais mièvres.

 

Sur ce livret, John Adams compose une musique semblable à ce que j’ai pu entendre de ses œuvres précédentes : un flux sonore d’une grande densité, aux complexités harmoniques et rythmiques certaines mais toujours baignées dans un flux très allant et d’un grand lyrisme. Si l’écriture est indubitablement moderne, jamais elle ne heurte par une quelconque aridité ou des angles trop pointus. John Adams perpétue ainsi la tradition d’un cadre musical essentiellement lyrique pour ses opéras. Si ce style peut paraître modeste dans son ambition au regard des tentatives opératiques les plus avant-gardistes de ces dernières décennies, l’efficacité est certaine, et plus d’une fois la pâte orchestrale porte des couleurs d’une force très appréciable. Adams ne renouvelle guère non plus la forme et fait appel aussi bien à l’aria intériorisée, qu’aux chœurs commentateurs, et même à l’ensemble pour solistes (notamment une ébauche de quintette au II). Nous sommes là face à un compositeur familier de la création pour la scène lyrique, et cela s’entend : la musique colle à son livret en permanence avec une rare exactitude dramaturgique. Un grand sujet, un formidable livret, une musique étonnante et même parfois captivante, que demander de plus pour une création de nos jours ? Doctor Atomic est ainsi à mon sens une superbe entrée au catalogue des œuvres lyriques (et aurait, soit dit en passant, avantageusement remplacé quelques hexagonales Mireille à venir... mais passons).

 

Le plateau réuni par l’English National Opera pour l’occasion est d’une remarquable homogénéité. Tous excellents acteurs, ils donnent vie avec intensité à leurs personnages si bien dessinés par le livret de Peter Sellars. La mise en scène de Peter Woodcock reste avant tout illustrative et utilise à bon escient la vidéo pour suggérer complexité scientifique (multiples animations de notations scientifiques) ou bien la réalité concrète de ce qui se joue à l’instant (cartes des villes japonaises), ou tout simplement les conditions météorologies contraire (pluies et tempêtes). Le champignon final n’est qu’une toile, omniprésente pendant le spectacle, qui se déploie finalement, rougeoyante mais comme effacée dans le fond de la scène. Cette mise en scène excelle surtout à dépeindre l’angoisse, la tension, l’attente, l’effroi, les conflits humains, et ne manque pas parfois de poésie, comme lorsque l’horrible mécanisme sphérique finit par se confondre avec la lune pour Mr et Mrs Oppenheimer.

 

Créateur du rôle de Robert Oppenheimer à San Francisco en 2005, Gerald Finley impressionne par sa maîtrise scénique et vocale. Sa silhouette nerveuse et angoissée, pliant sous le poids de son écrasante responsabilité (vis-à-vis des Etats-Unis mais aussi de l’humanité) me hante encore plusieurs jours après la représentation. Le portrait scénique est stupéfiant. Le chanteur est tout aussi admirable, somptueux et mozartien de ligne, impétueux et violent sans jamais perdre de sa rondeur vocale ni de sa facilité ; et la voix elle-même est superbe. Son chant est tout aussi poétique et séduisant lorsqu’il déclame amoureux Baudelaire au pied du lit conjugal qu’il se fait autoritaire et ferme dans son rôle public de leader face aux équipes scientifiques et militaires. Sa grande scène qui conclut avec le sonnet de John Donne le premier acte, toute de violents tourments intérieurs, impressionne autant par son intensité que par la conduite de la voix, remarquable. De manière plus générale, la prestation de Gerald Finley m’a laissé le sentiment d’une fabuleuse rencontre entre un rôle et un artiste, de celles que l’on ne voit somme toute guère : une incarnation. Remarquable également, Brindley Sherrat, somptueuse basse qui semble avoir triomphé récemment sur cette même scène de l'ENO dans le rôle de Boris Godounov. Dans le rôle du physicien sceptique et caustique Edward Teller, cette basse anglaise familière du lieu démontre non seulement des moyens impressionnants, mais également une présence scénique notable. Remplaçant de dernière minute, le jeune ténor Christopher Turner supplée de manière étonnante à l’absence de Thomas Glenn initialement prévu. Sincère, ardent, juvénile, il campe à merveille le rôle de l’idéaliste et pétitionnaire physicien Robert Wilson. Du côté des militaires, John Veira impose avec malice le mélange d’autorité sans concession et d’humanité plus débonnaire, le masque social légèrement et fugitivement dévoilé, du général Leslie Groves. Excellentes prestations également de Rodderick Earle en Frank Hubbard, chef météorologiste sous pression, et de Christopher Gillett dans le rôle du capitaine James Nolan. Sasha Cooke, déjà titulaire du rôle au Metropolitan Opera l’automne dernier, confère à Kitty Oppenheimer toute l’intensité émotionnelle voulue par Peter Sellars. La mezzo-soprano brille avant tout par l’intensité qui se dégage de son chant et un charisme scénique certain. La voix, parfois rêche et en manque de fluidité musicale ne séduit pas par son matériau intrinsèque. Cela n’empêche en rien l’interprète, incandescente, de convaincre pleinement et de laisser en mémoire une très forte impression à l’issue du spectacle. Meredith Arwady enfin, également présente lors des représentations new-yorkaises, affiche une voix de contralto d’une belle profondeur dans le rôle de Pasqualita, la nourrice tewa. Dans la fosse, Lawrence Renes, déjà à la baguette lors des représentations d’Amsterdam, chauffe à blanc les excellents pupitres et chœurs de l’orchestre de l’English National Opera, sans brutalité mais avec passion et chaleur. Tous servent l’œuvre avec une implication vibrante et contribuent à faire de cette représentation un grand moment de bonheur lyrique. La salle, pleine et enthousiaste, leur a d’ailleurs fait un juste triomphe aux saluts finals.

 

          

Publié dans Saison 2008-2009

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