Cosi fan tutte, Champs-Elysées, 16/11/2008

Publié le par Friedmund

 

Fond de scène pastel, mobilier et costumes élégants, ce Cosi fan tutte pourrait donner de prime abord l’impression d’une mise en scène classique et élégante, quoique morne et terne : le décor est peu recherché, les lumières trop crues, la poésie absente. La direction d’acteurs change la donne et précipite le tout dans une caricature comique fort éloignée de la justesse psychologique du livret de Da Ponte. Les ambiguïtés et les vertiges de Cosi fan tutte n’ont visiblement guère marqué Eric Génovèse qui ne semble en retenir qu’une farce épaisse et grasse. Du début jusqu’à la fin les deux soeurs sont ici des bécasses écervelées caricaturales et leurs amants de ridicules bouffons. J’ai souvent déploré que nos contemporains parent désormais avec constance l’œuvre d’une amertume pessimiste à mon sens ici hors de propos. Mais jusqu’à cet après-midi il m’était inenvisageable qu’on ose à nouveau la traiter comme une comédie triviale au premier degré. Toute la richesse de l’ouvrage tombe ainsi à l’eau : Ferrando et Fiordiligi perdent leur raison d’être, les couples leur nette différenciation, et, surtout, le propos même de Cosi fan tutte en ressort masqué et plus travesti encore que les albanais. Le refus de l’ambiguïté des sentiments et des désirs des personnages appauvrit de fait aussi les possibilités théâtrales : à conception provinciale d’avant-guerre, gestuelles et gags provinciaux d’avant-guerre. Le résultat, stérile et désolant, laisse finalement partagé entre l’ennui et la colère : faire de cet opéra une bouffonnerie bas de gamme revient à lui retirer toute son intelligence humaine, toute la beauté subtile de sa leçon.

 

Je pourrais formuler la même remarque en ce qui concerne la baguette de Jean-Christophe Spinosi. Je ne crois jamais avoir entendu une lecture mozartienne qui réussisse l’exploit d’être à la fois autant irritante et insignifiante. Cette direction ne permet à aucun moment à la partition de respirer posée et sereine. Tout est ici vaine agitation, capharnaüm sans contrôle, ruptures et brutalités. Le tempo change sans cesse, pris ici d’une vive accélération inattendue, puis deux mesures plus loin, d’un ralentissement hors de propos. La cyclothymie de la direction finit par être au plus haut point urticante tant la partition semble ainsi malmenée, déstructurée, voire purement et simplement défigurée. Pour autant, tous ces tics et ces maniérismes ne débouchent sur rien : l’ensemble sonne dénervé, privé de toute structure ou tension, anti-musical et anti-théâtral à la fois.  Et ce ne sont certes pas les couleurs de l’Ensemble Matheus qui feront office ici de consolation : les cuivres sont faux la plupart du temps (avec une mention spéciale pour le massacre en règle de Per pieta), les bois sont verts et loin d’être irréprochables, et la pâte orchestrale de l’ensemble résonne flasque et rustaude, étrangère à tout raffinement sonore. Pour enfoncer le clou, notons des décalages internes à la fosse fréquents, et parfois même conséquents, difficilement admissibles pour une troisième représentation. Un autre chef et un autre orchestre auraient pu faire de ce spectacle une demi réussite ; la direction de Jean-Christophe Spinosi et les approximations de l'Ensemble Matheus l'exécutent sans sommation.

 

Dans ces conditions scéniques et orchestrales, la tâche se révèle nécessairement ardue pour des solistes bien mal soutenus et supportés. Cela ne dédouane pour autant pas Veronica Cangemi de sa piètre prestation en Fiordiligi. Mais que croyait-elle trouver dans ce rôle dont elle ne possède ni les aigus ni les graves ? En difficulté permanente, la soprano donne l’impression de se noyer dans sa partie, à l’image de son Come scoglio approximatif et asphyxié, ou, pire encore, de son Per pieta en écart permanent avec la  justesse. La voix est privée de toute lumière, le chant de tout charme, l’incarnation de toute poésie. Le personnage, peu aidé par la mise en scène, n’existe guère plus en scène. En comparaison, la mezzo racée et richement timbrée de Rinat Shaham apparaît plus satisfaisante, quoique peu mozartienne dans l’émission et la ligne ; gageons que ce répertoire n’est pas destiné à être le futur terrain d’élection de cette jeune artiste prometteuse. Jaël Azzaretti supplée de manière satisfaisante à Danielle de Niese : la voix est mince et manque de chair, mais l’incarnation possède le minimum d’esprit et de piquant requis. Azzaretti campe en somme une Despina soubrette et conventionnelle mais efficace. On regrette par contre la défection du Ferrando de Francesco Meli. Son remplaçant, Paolo Fanale, fait entendre une voix mince, étriquée, souvent nasale et privée de toute séduction. Le volume sonore confidentiel du ténor lui interdit le recours à toute nuance, la ligne n’est guère soutenue lorsqu’elle vient à se tendre, et, de manière générale, le style n’est guère adéquat. Ce Ferrando peu attachant a finalement bien du mal à exister. Le beau Guglielmo de Luca Pisaroni lui vole sans peine la vedette : la voix est splendide, le chant élégant et sobre. L’acteur affiche une réelle aisance scénique, bien souvent gâchée hélas par les outrances que lui impose le metteur en scène. Reste Pietro Spagnoli, Don Alfonso au verbe savoureux et à la prestance certaine, vocalement et stylistiquement de bout en bout remarquable, qui frôle la perfection.

 

Quels que soient leurs mérites respectifs, Pietro Spagnoli et Luca Pisaroni ne peuvent sauver à eux seuls du marasme un spectacle d’une rare faiblesse. Pour autant, vox populi, vox dei : il convient de signaler au lecteur que mon avis semble avoir été peu partagé par le public du théâtre des Champs-Elysées. L’accueil de tous les protagonistes de cette nouvelle production de Cosi fan tutte s’est ainsi révélé fort chaleureux lors des saluts finals. Heureux ceux qui prennent tout par le bon côté !    

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

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