Boulez et Röschmann, Pleyel, 03/11/2008

Publié le par Friedmund

 

Gustav Mahler :

 

Des Knaben Wunderhorn :

  • "Rheinlegendchen"
  • "Das irdische Leben"
  • "Verlor'ne Müh"
  • "Wo die schönen Trompeten blasen"
  • "Wer hat dies Liedlein erdacht?"
  • "Lob des hohen Verstandes"

 

Symphonie n°4 en sol majeur

 

Staatskapelle Berlin

Dorothea Röschmann, soprano

Pierre Boulez, direction

 

 

Les lectures mahlériennes de Pierre Boulez sont désormais bien connues : stricte objectivité musicale, architecture nette et ferme, recherche de transparence et travail sur les détails orchestraux. Rheinlegendchen rappelle d’emblée les options du chef : aucune complaisance ni rubato, la musique avance, claire et finement colorée. Dorothea Röschmann, corsée et même charnue, déploie dès ce premier lied son étoffe vocale de rêve et met en avant toutes ses qualités de grande musicienne. Le cadre posé par le chef est sérieux et la soprano l’accompagne fidèle dans sa conception. Déjà, le sourire et la tendresse manquent au ton populaire de ces légendes rhénanes ; nul n’attendait de toute façon de Pierre Boulez une vision austro-folklorique et encanaillée des Knaben Wunderhorn. Ce qu’ils obtiennent ensemble dans Das irdische Leben est inouï. Dorothea Röschmann, dense d’émission, intense dans la ligne, se pare de couleurs sombres, et étreint et bouleverse. Tirant profit des pupitres d’un orchestre d’une richesse sonore exceptionnelle, Boulez invoque tour à tour les raffinements les plus délicats des bois et les coups de griffes acérés et terrifiants de cordes ce soir phénoménales. Verlor'ne Müh profite surtout à Röschmann, foncièrement sophistiquée, trop sans doute, mais vocalement superbe. Wo die schönen Trompeten blasen touche au très grand. La clarté étonnante obtenue par Boulez, la qualité d’intonation royale de chacun des pupitres, la sonorité feutrée mais en rien incolore de l’ensemble, tout concourt à offrir à Röschmann le plus beau des écrins musicaux. Elle y place toute l’immense beauté de sa voix et la subtilité expressive d’un phrasé de la meilleure école. Le résultat global est fascinant. Le tempo rapide et implacable du chef sabote en revanche sensiblement le Wer hat dies Liedlein erdacht à suivre, et, dans ces conditions, il se révèle difficile pour Röschmann de l’animer d’une  quelconque flamme ou poésie. La Staatskapelle Berlin, extraordinaire tout au long de cette première partie, transforme enfin Lob des hohen Verstandes, plus symphonique qu’à l’accoutumé, en un feux d’artifice de traits d’orchestre tous plus étonnants et savoureux les uns que les autres. Ces Knaben Wudnerhorn ainsi interprétés se révèlent sans doute singuliers et inédits, mais aussi au combien fascinants et passionnants.  

 

Tout comme les Knaben Wunderhorn, la Quatrième n’est sans doute pas l’œuvre de Gustav Mahler qui semble de prime abord la plus favorable au style austère et sans concession de Pierre Boulez. Dès les premières mesures, Boulez démontre une fois encore sa capacité d’obtenir des orchestres qu’il dirige une articulation d’ensemble d’une parfaite netteté. Le Bedächtig intial se refuse à tout alanguissement ou rubato, et, en conséquence, revêt curieusement une apparence très classique et formelle ; pour peu on penserait à du Beethoven. La structure de ce premier mouvement, composé d’interventions multiples et brèves des pupitres, flatte à merveille la pure beauté de la Staatskapelle Berlin : tour à tour cuivres et vents inondent Pleyel de sonorités ensorcelantes, et dialoguent avec des cordes qui semblent pouvoir tout exprimer, avec toutes les nuances et couleurs possibles et imaginables. Le second mouvement est sans doute le plus réussi. Pierre Boulez obtient une alchimie des timbres remarquable. Les sonorités des berlinois, cuivres et vents aux couleurs chaudes teintées d’étrangeté, cordes virtuoses agressives et appuyées, dépeignent d’une main de maître ce sabbat forestier, inquiétant et ironique, à la frontière de l’humour et de la terreur. Le rythme endiablé et implacable imprimé par le chef finit d’imposer à ce mouvement une atmosphère étonnante. Seule réserve, mais de taille, le sens de la danse intrinsèque à ce scherzo, ses emportements et ses étourdissements, finissent par être les victimes collatérales de l’objectivité musicale revendiquée par le chef. Le refus de toute sentimentalité sert par contre la première partie de l’adagio, délicat et lumineux, paré de toute la sérénité de ce mouvement marqué Ruhevoll. L’absence de rubato gâte par contre les choses lorsque surgissent les fracas de la fin du mouvement, faux finale avant l’heure et le lied conclusif à venir. Si la dynamique est techniquement irréprochable, le grand crescendo est même une leçon de maîtrise, l’absence de souplesse expressive et musicale dans les transitions entraîne un sentiment de heurt, comme si les extrêmes de la balance orchestrale et les atmosphères antagonistes du mouvement se trouvaient soudainement et brutalement apposés. Le lied conclusif est à l’image du concert : d’une classe musicale insensée, mais quelque peu déroutant dans son esprit et sa conception. On veut bien admettre que le paradis dépeint par Das himmlische Leben se préoccupe avant tout de considérations bien païennes et que le sang y coule pour mieux dresser la table. Pourtant, rien ne justifie à mon sens de l’animer de telles foudres orchestrales aux rugosités et aux violences plus infernales que célestes. On ne doit pas rigoler tous les jours au paradis selon Boulez. Les couleurs sombres et la voix corsée de Dorothea Röschmann s’inscrivent une fois encore de manière parfaite dans la conception de Pierre Boulez. Une clarté plus aérienne et relaxée, à l’orchestre comme chez la chanteuse, ne nous aurait toutefois pas déplu. Le propos a toutefois le mérite de sa parfaite cohérence avec l’interprétation offerte en première partie des six autres lieder issus du Knaben Wunderhorn.

 

Si bien des options du chef ont pu me surprendre ou susciter des réserves, il est rare d’assister dans une salle de concert à la démonstration aussi éloquente de ce qu’il convient de nommer une vision musicale et interprétative. La lecture qu’offre Boulez de l’œuvre de Gustav Mahler restera à mon sens comme un jalon important de l’histoire de son interprétation. La démarche adoptée par Boulez échappe à toute convention et on voit bien peu d’interprètes à même de proposer aujourd’hui des visions intellectuellement aussi stimulantes. Lorsqu’elle est servie en sus par l’un des plus beaux orchestres au monde et une soprano de grande classe, le temps vient de rendre les armes, puis de s’émerveiller, heureux et fasciné, d’avoir pu assister à un tel concert.    

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

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