Lamento, Lamenti, Lamentiam

Publié le par Friedmund

 

Pour sûr ce nouveau produit publié par Virgin Classics fera un tabac sur le marché de la musique classique cet automne. Les faiblesses artistiques de son concept seront même sans doute ses meilleurs atouts. Car après tout, un recueil de déplorations, voila un objet par essence bien inanimé et fort monocorde ! Cette forme musicale est conçue pour émerger, isolée et singulière, de la vie débordante du style concitato propre à ce répertoire. L’enchaînement de ces onze déplorations entraîne ainsi plus qu’une lassitude : un sentiment désagréable d’artifice, et même, suprême paradoxe, d’assemblage composite. La variété des onze voix réunies casse certes la monotonie d’ensemble, mais soulignent à l’envi tout ce que cet album possède de morne compilation surfant sur la vague très tendance d’un baroque embourgeoisé : la tristesse est nécessairement sublime, la musique baroque forcément socialement désirable, le titre choisi se prête à merveille à la publicité, la couverture fleure bon le tableau d'époque présentant bien, et enfin le rassemblement d’artistes déjà bien connus en fait un produit facile et agréable à la consommation. Bref, le moins qu’on puisse dire est que voila un petit miracle de mercatique théorique bien appliquée. Pour autant, puisque j’ai cédé, faible que je suis, à cette tentation bien empaquetée, rien n’empêche d’estimer la valeur artistique de cet « idéal cadeau de Noël » sorti avant l’heure. J’ai déjà dit la faiblesse du concept, je n’y reviens pas. Force est de reconnaître que, connues ou moins connues, toutes les pages réunies ici sont d’une grande beauté ; et que certaines de Cavalli, Cesti ou Carissimi méritent bien la large diffusion que leur offrira cet album. Le lamento di Maria Stuarda de Carissimi notamment étonne par sa force expressive, ses envolées musicales et la violence de son geste théâtral. Ces pages lentes et dépouillées conviennent aussi bien à Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée ; les mêmes nous ont d’ailleurs généralement moins convaincus au disque et à la scène lorsqu’il s’agissait d’animer une action théâtrale.

 

Le reste n’est qu’appréciation des prestations des différents artistes lyriques réunis, tous présentables, mais peu finalement marquants. Du côté des réussites, on notera avant tout celle de Rolando Villazon, toujours aussi étonnant dans ce répertoire qu’il chante à merveille, avec toute cette musicalité et ce rayonnement qu’il sacrifie malheureusement à bien d’autres musiques moins nobles et qui n’ont pas besoin de lui. Comme on aimerait que cette voix magnifique prête en priorité ses talents à Nerone, Bajazet ou Tito ! Entre rêve tendre et réalité brûlante, le ton de son aria de L’Egisto de Cavalli émerveille. Son Orfeo solaire, poétique, intense se révèle peut-être plus étonnant encore, et rendrait fort désirable la perspective d’une intégrale. L’adieu à Rome de Joyce DiDonato, d’une grande noblesse, est idéal d’émotion contenue mais bien sentie ; et l’instrument est bien entendu magnifique. Rome encore inspire aussi la très belle voix de basse de Christopher Purves, idéalement patricienne et superbement menée. Sa méditation face aux ruines et collines de Rome, composée par Landi, n’a aucun mal à surclasser les prestations ici réunies de bien de ses collègues aux noms pourtant plus prestigieux. Ainsi Natalie Dessay et Véronique Gens trouvent bien mal leurs marques avec Monteverdi. La première campe une nymphe extravertie à l’excès, et brise ainsi le dessin d’une scène opposant une âme nue à quatre voix masculines au désir croissant. Le ton précieux, emphatique et presque coquet de la seconde ôte toute crédibilité à son Ariane. Si on salue l’exploit vocal de Patrizia Ciofi, confrontée avec la Marie Stuart de Carissimi à une page d’une rare difficulté, on note aussi l’aigu fixe et dur, voire parfois aigre, et une interprétation certes intense mais privée de noblesse et de grandeur. Les deux extraits de La Didone de Cavalli trouvent pour leur part un Topi Lehtipuu d’une grande correction vocale mais guère passionnant, puis une Marie-Nicole Lemieux superbe de timbre, mais dont les affects trop appuyés ne compensent  ni le manque de tension ni des graves souvent sourds. Laurent Naouri, aux prises avec les vocalises de L’Argia, se révèle ici peu à l’aise avec l’écriture de Cesti et, en sus, en déficit de stabilité vocale. Philippe Jaroussky enfin, plus féminin que jamais, blanc et placide, n’enthousiasme guère non plus. Le tout tient en somme de la sucrerie plus colorée que savoureuse,  de celles auxquelles on ne sait résister, et qu’on dévore, absent, sans vrai plaisir, mais sans grand remords ni lamentation coupable non plus.     

 

 

Publié dans Disques et livres

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