Eugène Onéguine, Garnier, 07/09/2008

Publié le par Friedmund

   

Moscou a bel et bien changé d’époque ces dernières années… Il était un temps encore peu lointain où le Bolchoï demeurait avant tout synonyme d’une tradition invariablement conservée dans le formol par le régime soviétique. Cette année, ce même Bolchoï vient à nous avec une production d’une modernité affirmée, passionnante et d’une extraordinaire qualité théâtrale. La mise en scène de Dmitri Tcherniakov m’a non seulement ébloui mais aussi profondément ému. Le salon bourgeois et campagnard de Madame Larina, décor unique des deux premiers actes, laisse la place au troisième acte à sa déclinaison plus aristocratique et luxueuse pour camper la demeure du prince Grémine. Objet clé de la mise en scène, une large table ovale sert au metteur en scène de fil conducteur à son imaginative direction d’acteurs. C’est à cette table que se tiennent les trois réunions des trois actes. C’est aussi sur cette table que se rapprochent et s’affrontent, avec beaucoup de pertinence dans la gestion des distances, les protagonistes du drame. C’est encore là que toutes les heures de la nuit et jusqu’à l’aube Tatiana vit intensément sa déclaration à Onéguine, avant de l’écrire en quelques minutes le matin arrivé. Tcherniakov illustre à ce moment là toutes les émotions de Tatiana avec une maestria rare, et des jeux de lumières admirablement dosés. Au paroxysme de la scène, les vitres volent en éclat, à l’instar des dernières défenses de l’héroïne ravagées par sa tempête intérieure.  Dès le premier tableau Tcherniakov montre tout son talent et son acuité à croquer les portraits des trois principaux acteurs du drame, tous trois en décalage net avec la société uniforme qui les entoure : Tatiana farouche et asociale, noyée dans ses fantasmes littéraires et romantiques ; Lenski gai luron au cœur tendre qu’une sensibilité maladive aveugle ; et bien sûr, Onéguine, dandy froid et distant dans son élégante superficialité. Rarement ai-je vu pour cet opéra le renversement du dernier acte si bien illustré, quoique d’un trait féroce un rien trop souligné peut-être : l’excentricité d’Eugène Onéguine ne devient plus alors que ridicule et maladresse compulsive, mal accueillie de surcroît par une société qui loin de l’admirer le rejette et lui fait part de son mépris. Image encore superbe : les convulsions de Tatiana au début du dernier tableau, un temps consolée et soutenue par un Grémine plus jeune qu’à l’accoutumée et tout en attentions.

 

On se demande devant tant d’excellence théâtrale ce qui a bien pu faire scandale à Moscou jusqu’à laisser Galina Vischneskaïa déclarer qu’elle ne remettrait plus les pieds au Bolchoï. La clé est sans doute à chercher dans un second acte extraordinaire de théâtre mais peu orthodoxe. Le premier tableau, la fête, est virtuose : mouvement constant de chacun des personnages sur scène, chœur sans statisme aucun, imagination illustrative permanente. Lenski s’approprie les couplets de Monsieur Triquet, idée a priori surprenante mais menée de main de maître pour mieux introduire le changement d’humeur radical à venir de Lenski. L’affrontement avec Onéguine n’est pris au sérieux par l’entourage jovial de la maisonnée qu’à son ultime moment. C’est alors Lenski et sa puérilité, et non plus Onéguine, qui déclenchent l’ire des convives ; à juste titre sans doute. Le second tableau est sans doute celui qui fut jugé sacrilège : plus de neige ici, Lenski attend Onéguine à l’aube dans le salon de Madame Larina, alors même que les domestiques s’affairent encore à nettoyer le désordre de la fête de la veille. Ce que l’on perd en poésie, on le gagne en impact émotionnel : pathétique image que celle de Lenski assis abruti sur sa chaise, recueillant les pleurs d’une Filiipievna bouleversée, puis le mépris d’une Olga furieuse et hautaine… Ce n’est plus en duel que meurt Lenski, mais d’un coup de feu involontaire alors que son ami essaie de le désarmer pour mettre fin à une mauvaise comédie de boulevard. Sa mort n’en est que plus pathétique et bouleversante dans son inutilité. A décrire ainsi la scène, je devine que pour qui n’a pas vu le spectacle, le tout peut apparaître bien prosaïque. Peut-être. Mais aucune mise en scène conventionnelle de cette scène ne m’aura jamais autant secoué émotionnellement. Et c’est bien là avant tout ce que l’on attend d’un homme de théâtre, non ?

 

La réalisation musicale proposée par le Bolchoï est très honorable mais n’atteint pas au même degré d’exception. Le chef d’orchestre, Alexander Vedernikov, n’y est sans doute pas totalement étranger. Sa lecture est constamment sobre mais souvent jusqu’à en paraître éteinte, avare en couleurs et en pulsation. L’équilibre savamment entretenu entre fosse et scène et le refus d’un spectaculaire inutile et grossier sont certes louables. L’absence de dynamique et d’énergie, jusqu’à rendre amorphe la Polonaise, l'est évidemment beaucoup moins. Les chanteurs réunis fleurent bon la troupe, gage d’une belle homogénéité et d’un vrai travail d’équipe, mais aussi d’une certaine routine. Passons vite sur Larina, Makvala Kasrashvili, et Filipievna, Emma Sarkisyan, vocalement écroulées ; ainsi que sur  Olga, Margarita Mamsirova, sans chair vocale mais fort belle en scène. Mikhaïl Kazakov possède un grave profond et un joli timbre mais la voix a bien de la peine à assurer son propre soutien lorsque les phrases musicales s’allongent ou se tendent lors de l’aria ; la noblesse humaine et de rang de Grémine lui échappent aussi sensiblement.  Le trio principal est beaucoup plus satisfaisant. Andey Dunaev confère à Lenski toute la clarté de son émission plaisante et sans scorie, sans jamais tomber dans le piège de la suavité excessive ; derrière le chanteur, l’acteur affiche aussi une vraie présence scénique, très appréciable. Tatiana ne pose visiblement aucun problème au beau soprano de Ekaterina Shcherbachenko qui sait en adopter tour à tour la juvénilité mal réfrénée puis la dignité noble et ample. Enfin, Vasily Ladyuk dans le rôle-titre m’a séduit par sa voix de baryton corsée et bien timbrée, et surtout par une interprétation vocale et scénique maîtrisée de bout en bout avec beaucoup de classe. Le baryton m’a semblé dominer le plateau vocal réuni pour cette belle matinée avant tout marquée par une mise en scène d’exception. 

 

 

Publié dans Saison 2008-2009

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :