Wozzeck, Bastille, 13/04/2008

Publié le par Friedmund


A l’issue de la première de cette nouvelle production, j’avais déploré le manque d’éloquence du tableau final. En seconde lecture, je fais amende honorable : ce qu’obtient Christoph  Marthaler avec ces enfants occupant tout l’espace des tables du décor intérieur, et dont l’inertie ne masque en rien le potentiel de puissance destructrice collective, m’est apparu cet après-midi très fort. Aussi, élément que je n’avais pas noté la première fois, la répartition scénique du tableau final est la même que celle de la scène du cabaret : l’enfant se retrouve dans le même coin de scène que Wozzeck, identiquement isolé des amusements de la masse humaine centrale.  Un angle de vue différent sur la scène me fait aussi relativiser mon propos sur la scène de l’étang : m’avaient échappés alors la lumière posée sur un des éléments de l’aire de jeu, lune artificielle mais bien présente dans cette obscurité,  mais aussi les reflets aquatiques qui se projettent sur les vitres du réfectoire. Détail à vrai dire que tout cela, tant la mise en scène de Christoph Marthaler m’impressionne toujours par le naturel conféré aux personnages, l’absolue évidence des gestes et caractérisations d’une direction d’acteurs comme on en voit peu à l’Opéra. Aucun artifice ni esthétisation confortable, le comportement humain tel qu’au quotidien, criant de vérité. Remarquable.

 

L’exécution musicale m’est apparue encore supérieure au soir de la première. La direction musicale de Sylvain Cambreling est décidément somptueuse. Son orchestre, ici tout en mesure, aux raffinements subtils, est d’une absolue liquidité, et on mesure l’exploit quand on sait ce qu’est l’acoustique de Bastille. Les enchantements de la fosse ne laissent en rien de côté une construction dramatique et une tension savamment contrôlée. Du grand art.

 

L’extraordinaire Marie de Angela Denoke continue à dominer à mon sens un plateau pourtant excellent. La densité lumineuse de la voix de Denoke, la franchise des émotions qu’elle délivre, secondent à merveille une incarnation scénique parfaite, bouleversante. Le rôle la transcende à mon sens bien plus que son appréciable Emilia Marty la saison dernière. Je suis un peu plus partagé quant au Wozzeck de Simon Keenlyside : c’est du très beau chant, aisé et élégant, mais, dramatiquement, pour la voix tout du moins, je trouve le résultat assez peu caractérisé dans la restitution des éruptions émotionnelles du rôle-titre. Son numéro d’obsessionnel compulsif en scène est toutefois des plus réussis. Ses bourreaux, Gerhard Siegel en Capitaine et Roland Bracht en Docteur, demeurent irréprochables, très présents et bien caractérisés.  Jon Villars, le Tambour-major, peu à la fête en Kaiser en janvier, continue d’étonner ici autant par son aisance scénique que par la perfection vocale de son ténor tranchant et puissant. J’avais émis quelques réserves lors de la première sur l’Andres de David Kuebler que je retire totalement à l’issue de cette matinée : voix bien en place, interprète expressif, acteur présent autant que le permet le rôle.

 

En conclusion, un spectacle majeur, sans doute le plus parfait et le plus marquant de la saison, aussi bien musicalement que scéniquement. Quelques semaines après que Py nous ait livré sa vision du Rake’s Progress, et surtout Warlikowski son superbe Parsifal, ce n’est pas là de ma part un mince compliment.  


Publié dans Saison 2007-2008

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