Rolando Villazon, Cielo e mar (DG)

Publié le par Friedmund


Il était entendu pour moi en découvrant ce récital qu’il serait le témoin de la crise vocale du ténor mexicain et sans doute à prendre avec des pincettes. Pourtant, à l’audition de l’album, la surprise est plutôt heureuse : Rolando Villazon s’y montre fringant, l’aigu percutant et facile, sans difficulté apparente à mener à bien aucune de ces arias. On note toutefois une certaine grisaille dans les colorations du haut du médium et de l’aigu lorsque l’émission est brutalisée, ce qui malheureusement n’est pas rare. Egalement, la voix semble moins pure, et moins fluide, sans que l’on sache si la cause en est une dégradation du matériau ou plus prosaïquement un chant peu contrôlé. Si la surprise est heureuse quant à l’état vocal du ténor, le résultat final n’en demeure pas moins décevant : à défaut de crise vocale, cet album me semble le symptôme d’une vraie crise interprétative.

 

On sait toute l’énergie, souvent positive, que Rolando Villazon aime à mettre à son chant et ses interprétations. Le choix d’un programme au contenu émotionnel intrinsèque déjà conséquent le surexpose, et ce qui est en temps habituel qualité appréciable devient ici défaut rédhibitoire : chaque syllabe de chaque aria est chargée lourdement d’affects,  les coups de glotte abondent, les distorsions de l’émission se multiplient, les pleurnicheries fatiguent. Le résultat est vite extrêmement lassant à l’écoute continue, et on traque en vain un phrasé un rien policé et bien mené du début à la fin. Le modèle du ténor semble être pour cet album un électrique Mario del Monaco. Au détail près, bien sûr, que le beau Mario possédait un magnétisme et des séductions viriles naturellement inapprochables pour Villazon ; à dire vrai, le résultat final s’apparente bien plus au José Carreras des plus mauvais jours.

 

La plupart des plages tournent ainsi très vite court : les arias de Mercadante et Donizetti sont stylistiquement hors de propos ; celles de Verdi stérilement exhibitionnistes. Les arias de Cilea, Ponchielli et Boïto pouvaient apparaître comme un terrain plus favorable à l’extraversion de notre ténor. Ces morceaux bien connus, et déjà fort enregistrés par tout le gotha des ténors du siècle précédent, souffrent justement de la comparaison avec les plus illustres prédécesseurs de Villazon. Plus dérangeant encore dans ces musiques atmosphériques, les climats tombent à l’eau plus d’une fois, ou démontrent le plus parfait contresens : l’aria marine d’Enzo Grimaldi, nocturne et rêveuse, est ici solaire et ardente ; « Giunto sul passo estremo » cesse d’être méditation nostalgique pour se transformer en un héroïsme fiévreux des plus contrariants. Bienvenus par contre, l’élan fringant du « Dai campi, dai prati » de Boïto, et le ton séduisant et un rien macho de la « Dolcissima effigie » de Cilea.   « L’anima ho stanca » sombre par contre dans la vulgarité larmoyante la plus insupportable. Les plus rares Maristella de Pietri, Figliuol prodigo de Ponchielli et Fosca de Gomes satisfont beaucoup plus ; sans doute par absence d’une concurrence plus abondante : les défauts d’interprétation précédemment notés y abondent tout autant que dans les pages précédemment commentées…       

 

Dans le fond, cet album concentre et caricature tous les défauts de Rolando Villazon. La beauté de la voix, le legato séduisant, la vraie musicalité dont est capable l’artiste me sont apparus ici engloutis sous les coups de glotte appuyés et une fièvre cette fois-ci fatale. Plus que par leur difficulté intrinsèque, c’est par leur tempérament que ces arias sont un piège pour Rolando Villazon. Gérard Mortier expliquait récemment, lors de la présentation publique de la saison prochaine, qu’initialement c’était Nadir qui lui était proposé plutôt que Werther. Gageons que l’élégiaque pêcheur de perles aurait bien mieux souligné ses plus belles qualités là où le jeune Werther surexposera sans doute ses excès de caractère. Dommage. Qui découvrirait le ténor par cet unique récital serait bien mal à même de deviner le soin et la beauté que sait mettre le ténor à un Monteverdi ou à un Mozart, en attendant ses Haendel de la saison prochaine.

 

Une note positive pour conclure : lors de son récent récital au TCE, qui reprenait largement ce programme, l’artiste m’a semblé plus sage dans son approche vocale et interprétative. Tant mieux. Rolando Villazon reste un ténor attachant et radieux que l’auteur de ces lignes admire bien au-delà de cette chronique discographique mitigée.  Parmi ses récitals, on recommandera de préférence son beau recueil d'airs de zarzuelas, ses duos avec Anna Netrebko, et, encore et surtout, son premier récital paru chez Virgin, époustouflant.


Publié dans Disques et livres

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