Jonas Kaufmann, Romantic Arias (Decca)

Publié le par Friedmund


Voila enfin parmi nos ténors contemporains une voix qui sort de l’ordinaire et du convenu et présente une vraie personnalité artistique. Marque par excellence des plus grands, Jonas Kaufmann est un chanteur qui ne ressemble à nul autre. Ou s’il fallait vraiment lui trouver une lignée, peut-être avancerions nous qu’il est l’incroyable fruit du mariage d’un Fritz Wunderlich, pour le rayonnement et la classe vocale, et d’un Jon Vickers pour l’impact mâle vibrant et l’imagination du récitant. Quel autre ténor peut ainsi afficher émission virile et excitante, pour ne pas dire volcanique, aisance du suraigu, grave rond et mâle, raffinement du chant et phrasés de la meilleure école ? Bref, un ténor aux séductions infinies, à la fois cérébral et charnel, magnétique. Son Huon de Bordeaux, enregistré avec Gardiner, m’avait fait forte impression, et je ne saurais cacher l’excitation avec laquelle j’attendais ce premier récital. L'attente est joliment récompensée: ce recueil d'arias romantiques est superbe.

Tout n’est pas parfait pourtant, loin s’en faut. Le répertoire italien n’est sans doute pas destiné, une fois le passage obligé des premières années de carrière, à constituer le répertoire de référence de notre ténor. Alfredo le trouve ainsi en manque de fluidité vocale, entaché même de quelques scories que ne souffre guère l’emploi, quoique la cabalette séduise par son ardeur plus héroïque qu’à l’habitude, un peu à l’emporte-pièce ce qui se paie par un aigu final difficilement négocié. Chez le Duc, c’est surtout le récitatif de sa scène du deuxième acte qui séduit : pour une fois le personnage transpire à juste titre la testostérone et non pas l’eau de toilette bon marché. Testostérone certes, mais aristocratique, et surtout idéalement commotionnée, sans excès tragiques. L’aria à proprement parler présente quant à elle les mêmes défauts que celle de la Traviata et même quelques accents inutilement mièvres. La scène de Don Carlo frappe avant tout par sa ressemblance troublante avec celle du jeune Vickers : même agitation verbale fiévreuse coulée dans un phrasé d’une grande noblesse,  et certaines couleurs vocales dans le grave et le médium à s’y méprendre. Le lamento de Cavaradossi est élégant et parfaitement contenu dans son désespoir palpable, irréprochable à vrai dire, mais aussi moins marquant. Il est difficile de toute façon de donner vie à cette aria, sauf à s’appeler Björling, un soir de récital, en état de grâce (Carnegie Hall 1955, reparu récemment chez RCA pour ceux qui ne connaissent pas cette merveille). De manière surprenante, c’est sans doute la Bohème qui m’a semblé offrir à Kaufmann sa plus belle réussite dans ce répertoire. Ce Rodolfo débordant de juvénile virilité émeut par sa vitalité enthousiaste sous laquelle point une sensibilité touchante et poétique. La franchise de l’interprétation captive dès les premières mesures : jamais le personnage ne m’a semblé aussi vrai, aussi séduisant, aussi éloquent. Une fois n'est pas coutume, Rodolfo est bien de chair et d'âme, et on comprend que sa douce voisine le boive des yeux... et des oreilles.

Ce qu’offre Jonas Kaufmann dans le répertoire français est par contre aussi inattendu qu’étonnant. L’élégance châtiée et aristocratique de l’artiste subjugue, la pertinence psychologique de l’interprète fascine. Pour la première fois des personnages que l’on croyait convenus, mièvres, voire stéréotypés, prennent vie et même crèvent l’écran. L’air de Don José est idéal de franchise, laissant à entendre les failles grandissantes sous cette carapace prête à céder. Le brigadier amoureux de Kaufmann chante son trouble et son désir sans les hurler ni les affadir comme une bluette, mais en homme blessé, aussi viril que sensible. Des Grieux, meurtri et épuisé, écorché à vif, bouleverse comme jamais. Les deux Faust de Gounod et Berlioz sont anthologiques. Celui de Gounod est débarrassé tout autant des ardeurs un rien vulgaires des uns que des mièvreries des autres ; et le contre-ut final, piano, en voix mixte, délicat et aérien sans paraître en rien efféminé, est à entendre pour le croire. Celui de Berlioz, intense et pénétré, idéalement arrogant et ennuyé, est immense comme la nature qu’il chante ; le poids des mots sidère, la capacité du phrasé à soutenir la tension tout du long tout autant. Werther m’a semblé moins convaincant. Il y a quelque chose de trop mâle et romantique dans le Lied d’Ossian chanté par Jonas Kaufmann pour donner vie aux fêlures intimes du personnage, à sa maladive fragilité. Egalement, la puissance vibrante de cette récitation exclut trop à mon goût la finesse lyrique et poétique  indispensable au numéro.

Le répertoire allemand n’est malheureusement que peu présent et on le regrette tant Jonas Kaufmann semble le jugendlich idéal de notre temps. Ce que démontre avec éclat la scène de Max, somptueuse, juste mélange de mâles ardeurs et d’angoisses fiévreuses, d’une rare intensité dramatique et d’un chant constamment superbe. Dans une toute autre humeur, la célèbre aria de la Martha de Flotow est ici rayonnante, parfaite d’élégance vocale et de verbe, solaire et charnelle à la fois, comme on ne l’a plus entendue depuis bien longtemps. Enfin, Jonas Kaufmann nous livre ici un Preilsied d’anthologie, comme on ne l’a, lui, jamais entendu : susurré comme dans un rêve délicat, tendrement enflammé, aux nuances infinies, vocalement de grande classe. Après tout, rien de surprenant, il y a du Walther von Stolzing chez Jonas Kaufmann : la même vigueur juvénile, le même raffinement poétique, la même éloquence charnelle et habitée, et, surtout, une même originalité supérieure. On attend avec impatience la suite, et il est permis d’espérer un Lohengrin que l’on imagine idéal, un Siegmund frémissant, les deux déjà programmés, voire, pourquoi pas, plus tard, un Enée beau à faire pleurer tous les déserts de Libye.

En attendant de si charmantes perspectives, ce récital fera bon usage encore et encore, d’autant que la voix de Jonas Kaufmann est idéalement captée par les ingénieurs de Decca et que l’accompagnement orchestral de Marco Armiliato se révèle souvent bien mieux qu’honorable.

      

 

Publié dans Disques et livres

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