Le Don Giovanni de René Jacobs (Harmonia Mundi)

Publié le par Friedmund


Voila une publication dont je m'impatientais depuis une éternité : un Don Giovanni enfin rendu à sa jouissance dionysiaque et enfin débarrassé de toute gangrène romantique, de tout travestissement poudré. Le Don Giovanni de Jacobs à Pleyel la saison dernière, avec la même équipe, avait encore attisé ce désir. La lecture de René Jacobs me comble au-delà de toute attente. Dès l’ouverture le drame est chauffé à blanc, frénétique, intensément théâtral, incontestablement mené par une pulsion de vie là où tant d’autres ont voulu descendre, dès les premières mesures, le chef-d’œuvre mozartien au tombeau. L’énergie qui se dégage de cette interprétation est phénoménale. Aucun temps mort ne vient rompre un discours dont la continuité et l’intensité sont savamment entretenues. Sous la baguette vive du chef les arias de Zerlina ou le trio des masques s’animent enfin, l’ouverture évoque plus que jamais l’énergie vitale du rôle-titre, « La ci darem la mano » trouve sa juste pulsation érotique… Eblouissant encore, « Finch’han dal vino », superbement dansant et relaxé, nous présentant enfin un jeune libertin amusé de ses plaisirs à venir et non plus dangereux psychopathe en proie à quelques démons intérieurs.  La vigueur rythmique, étourdissante, s’accompagne chez Jacobs d’une grande mobilité de la pulsation à des fins expressives. Le quatuor sous sa baguette se transforme en un moment de théâtre inouï, où l’orchestre distingue et conjugue tout à la fois, avec une mobilité expressive jamais entendue,  le buffo des échanges entre Elvira et Giovanni et le serio des réactions d’Anna et Ottavio. Le finale du premier acte, orgiaque et implacable, se révèle dans cette interprétation un sommet d’architecture musicale. Les récitatifs cessent d’être bridés et participent dans leur fantaisie à la vitalité formidable qui se dégage de cet album, sans tomber dans les excès parfois étranges de la Clemenza di Tito gravée précédemment. Le Freiburger Barockorchester n’est pas le moindre artisan des merveilles orchestrales déployées par cet album. Ses pupitres dégagent une couleur chaude et pleine, raffinée et veloutée, qui sous la baguette de Jacobs font mouche. La sonorité d’ensemble est d’une densité remarquable, symphonique, à mille lieues des sonorités chétives de bien d’autres formations d’instruments anciens. Les arias se trouvent ainsi parées des couleurs les plus fortes et les plus riches, contribuant au sentiment général de redécouverte complète de l’œuvre qu’impose déjà la conception  puissante et originale du chef.

René Jacobs a su s’entourer de chanteurs en parfaite osmose avec son propos. Inutile d’attendre ici le luxe vocal des plus grands. Les errements des nombreux noms prestigieux venus se fourvoyer de tous temps dans l’ouvrage non plus. Si le plateau est d’un excellent niveau global, il s’impose avant tout par son homogénéité stylistique et théâtrale. Car non content de réinventer l’orchestre de Don Giovanni, Jacobs dose en sus avec pertinence ses caractères vocaux. La figure du libertin est celle qui y gagne le plus, très certainement. Le baryton léger et haut placé de Johannes Weisser confère enfin le caractère juvénile et élégant indispensable au rôle-titre, si souvent défiguré par des baryton démoniaques et sans sourire, ou bien des basses typiques du vieux beau épuisé. L’incarnation, turbulente et effrontée, crève l’écran et explose d’une sève printanière fort à propos. Le voici enfin notre giovane estremamente licenzioso! La verve est cette fois-ci à juste titre chez le maître plutôt que chez son vieux valet, idéalement fatigué dans le ton mais à la gouaille savoureuse : Johannes Weisser et Lorenzo Regazzo, bien chantant, forment ici sans doute le couple le plus exact de la discographie. La Donna Anna de Olga Pasichnyk et le Don Ottavio de Kenneth Tarver sont tout aussi idéalement appariés, juvéniles mais nobles de manières et de chant. La première impose une vraie présence dramatique et sa blondeur lumineuse, le second une ligne de chant séduisante et racée, sans afféterie aucune. Le portrait que dresse Alexandrina Pendatchanska de Donna Elvira est de prime abord surprenant, mais se révèle à l’usage fort juste. Pendatschanska marie à une voix sombre et puissante une expressivité intense, souvent pathétique et excessive, instable, toujours à mi-chemin entre le sublime et le ridicule. L’incarnation peut paraître déroutante, mais n’est-ce pas là l’essence même du personnage selon la version viennoise ici enregistrée? Delle vecchie fa conquista per piacere di porle in lista… Le contraste offert par cette Donna Elvira grave et mature et la Zerlina minaudante et un rien allumeuse de Sunhae Im en est que plus saisissant ; on regrette d’autant plus amèrement la défection de Anna Bonitatibus initialement prévue, toujours éblouissante de sensualité et autrement supérieure de chant et de luxe vocal. Si Nicolay Borchev se révèle un Masetto très satisfaisant, il manque à Alessandro Guerzoni une part de la noblesse déclamatoire indispensable au Commandeur. A noter toutefois, et c’est là le vrai point faible de ce plateau somme toute souvent passionnant, une collection cosmopolite d’accents souvent fort pénibles, d'autant plus qu’ils concernent principalement nos deux donne et leurs deux don.

Comme tout ce qui affirme une personnalité forte, cet album ne sera certainement pas du goût de tous. Tant pis pour les tièdes, je m’en repais pour ma part avec insistance et sans lassitude depuis de nombreuses semaines. Par son esprit, sa verve théâtrale, son juste équilibre, sa richesse sonore, cette nouvelle version me semble la plus satisfaisante entendue depuis l’antique version de 1936 de Fritz Busch (HMV). Mieux encore, et si ce Don Giovanni signé René Jacobs était tout simplement la plus grande intégrale mozartienne parue depuis le fabuleux Idomeneo de Nikolaus Harnoncourt? Seul le temps le dira, mais j’en suis, dans mon for intérieur, d’avance quasi convaincu.

 

 

Publié dans Disques et livres

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