La Sonnambula, Pido-Dessay (Virgin)

Publié le par Friedmund



A dire vrai, voila un disque que je ne songeais nullement à acquérir. La discographie problématique de l’ouvrage, toujours en mal d’une version de référence digne de ce nom, et les critiques dithyrambiques de la presse musicale française auront fini par avoir raison de ma retenue. J’ai encore quelque mal à juger si c’était là réellement à tort ou à raison.

Quelle que soit l’admiration que j’ai pour Natalie Dessay, d’emblée, sur le papier, elle ne correspond certainement pas vocalement à l’idée que je me fais d’une Amina. L’écoute confirme, de prime abord, cet a priori. La voix semble mince et en déficit de couleur, et la fragilité de l’étoffe vocale, jusqu’à un registre aigu désormais moins cristallin qu’auparavant, confère une certaine frigidité de surface au chant de Dessay. Pourtant, au fil des écoutes, un personnage apparaît, cohérent, d’une rare sensibilité, d’une grande pudeur surtout. Cette Amina plus fragile qu’à l’habitude, idéalement fantomatique, palpite réellement, mais avec une délicatesse inhabituelle. Déchirée et choquée, elle survole l’ensemble conclusif du premier acte avec une grâce aussi émouvante qu’inattendue, et son ultime somnambulisme est d’une finesse diaphane touchante. Cette Amina ne possède sans doute pas la chaleur enveloppante des Callas ou Scotto d’antan, mais impose finalement avec succès sa délicatesse soyeuse et transparente qui la relie vocalement à celle de Lina Pagliughi (Cetra). Surtout, Dessay réussit à dessiner un personnage crédible et réellement incarné, là où tant d’autres se contentent de cocotter allègrement. Quoique par des voies différentes, pour ne pas dire opposées, elle me semble la seule, après Callas, à savoir conférer un vrai visage à Amina. Ce n’est pas rien, mais je doute que cette Amina soit pleinement convaincante pour tout le monde.

La fragilité de l’Amina de Dessay est également soulignée par la distribution d’un Elvino plus costaud qu’à l’habitude. Après tant d’intégrales où on croirait Amina prête à ne faire qu’une bouchée d’un pâlot Elvino, le déséquilibre est assez choquant de prime abord, quoique sans doute psychologiquement bien plus correct. Francesco Meli possède de nombreuses qualités : la voix est facile sur toute la tessiture, le chanteur mâle et assuré, et son chant n’est pas sans raffinement. Tout juste le surprendra t-on parfois à quelques trivialités qui, après tout, ne sont pas insurmontables dans le rôle du rustaud Elvino, en conséquence moins niais ici qu’à l’accoutumée. Le Rodolfo de Carlo Colombara, sans être exceptionnel, est aussi plutôt le bienvenu après les sévices qu’ont pu faire endurer nombreux de ses prédécesseurs à l’écriture bellinienne. Le chant est appréciable, le style très honorable et l’incarnation d’un grand naturel. Sara Mingardo, Teresa somptueuse et idéalement douce et concernée, et Joel Azzaretti, Lisa fraîche et enjouée, complètent cette distribution avant tout idéalement homogène et sans faille.  La direction d'Evelino Pido est convaincante, plutôt légère et fine, parfois colorée et souvent très musicale, mais rarement excitante pourtant. C’est néanmoins propre et plaisant, et quelques comparaisons avec la concurrence, effectuées précédemment à la rédaction de cette chronique, incitent à accueillir le travail de Pido avec bienveillance. La prise de son est réussie, claire, bien définie, très agréable quoique peut-être un peu froide.

Je l’indiquais en préambule, la discographie de l’ouvrage ne me parait à ce jour guère satisfaisante. Les deux intégrales de Sutherland souffrent d’une interprète trop peu sensible, juvénile, féminine simplement, pour être crédible, mais aussi d’un chef toujours métronomique, et de deux basses totalement fourvoyées dans un emploi hors de leurs moyens ; si Pavarotti demeure l’Elvino le plus intéressant de la discographie, celui de Nicola Monti est incolore, insipide, et d’une niaiserie vite insupportable. Callas se suffit à elle-même pour rendre indispensable son intégrale de 1957, mais son entourage est peu à la hauteur de son génie. Egalement, je ne crois guère enviable une prise de son précaire pour un ouvrage aussi délicat ; pour ceux qui sauront en faire abstraction, la réunion scaligère de Callas, Valetti et Bernstein s’imposera tout naturellement. Parmi les intégrales récentes, Luba Organosova n’a pas su me séduire, beau chant mais vraiment froid, et je m’inscris parmi les réfractaires définitifs aux manières d’Edita Gruberova dans ce répertoire. Cette nouvelle intégrale homogène, sans faille vocale, bien dirigée et bien enregistrée, peut donc faire office de juste milieu somme toute très appréciable à qui acceptera ici la voix même de Natalie Dessay. Cette nouveauté se place à mon sens au même niveau que le beau live de Mariella Devia, accompagnée du sympathique Luca Canonici et fort bien dirigée par Marcello Viotti, capté par Nuova Era à Piacenza en 1988, et qui me semblait jusqu’ici le choix le plus sûr de la discographie. Gageons, pour conclure, que le royal trio constitué de Cecilia Bartoli, Juan Diego Florez et Ilebrando d’Arcangelo que nous promet Decca pour l’année prochaine devrait rapidement solder la question.

Publié dans Disques et livres

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