Le jeune Pavarotti

Publié le par Friedmund

 


Difficile de ne pas s’arrêter quelques instants sur la disparition d’une telle voix. Je ne m’étendais pas outre mesure en chronologie, discographie ou éloges et regrets éplorés, la toile en bruisse déjà partout. Peu s’attachent pourtant à décrire une carrière atypique, si ce n’est en séparant la star de variétés de celle du monde de l’opéra. Pour le mélomane, cette rupture me semble secondaire. Pavarotti accéda à une gloire planétaire au moment même où l’essentiel de sa carrière lyrique s’achevait : les prises de rôle ultérieures au premier concert des « trois ténors » ne resteront pas comme ses meilleurs témoignages; Otello ne fut qu’effleuré, Don Carlo violemment conspué et aussitôt abandonné. La vraie fracture dans la carrière de Luciano Pavarotti me semble plutôt se situer vers la fin des années 70. Devenu star du monde lyrique, Pavarotti céda progressivement à la facilité et à la truculence qu’on lui connaît, relâchant notablement style et goût, d’autant plus qu’il affrontait peu à peu des rôles plus dramatiques qui le laissait expressivement désarmé. Son degré d’exigence artistique déclina aussi peu à peu. Si la rencontre des Bonynge lui assura la gloire, peut-être empêcha t-elle in fine de le laisser mûrir artistiquement auprès de maîtres plus divers et exigeants. Que les Rodolfo et Pinkerton gravés sous la baguette de Karajan et mieux encore son second Riccardo avec Solti soient sans doute ses meilleures intégrales n’est sans doute pas un hasard. Il fallait de telles personnalités sans doute pour que telle force de la nature ne se laisse pas aller au plus immédiat et à l’ivresse des succès faciles. C’est encore un Riccardo Chailly qui saura fructifier son Arnold, peut-être l’intégrale où il demeure le plus étonnant et irremplaçable, mais hélas guère son second Duc de Mantoue, déjà débraillé.  Ces considérations personnelles sont certainement à nuancer : des « trois ténors », Pavarotti restera pour moi comme le seul à m’avoir inéluctablement échappé à la scène. La rencontre aurait du avoir lieu finalement en novembre 1996 pour Andrea Chenier à Vienne. Il annula, moi aussi. Je n’eus pas le cœur d’aller l’entendre sonorisé à Bercy : ce Pavarotti là ne m’intéressait pas, ou plus.  

 
C’est donc vers les disques du jeune Pavarotti, encore peu corrompu par la gloire, que je me retourne aujourd’hui, avec l’immense bonheur d’entendre cette voix d’une facilité souveraine, ensoleillée et franche, encore vierge de tout maniérisme ou exhibitionnisme. Pavarotti rappela à de nombreuses reprises à quel point il avait admiré Giuseppe di Stefano adolescent. L’histoire retiendra d’ailleurs, en forme de clin d’œil, que Pavarotti fit ses premiers pas sur une grande scène internationale en remplaçant au pied levé Di Stefano pour une série de Rodolfo à Covent Garden. S’il partage avec l’illustre partenaire de Maria Callas un timbre somptueux typiquement italien, la qualité technique de Pavarotti le propulsera vers bien d’autres sommets, et il me semble avant tout l’héritier le plus direct de Beniamino Gigli pour la splendeur du son et la liquidité de la voix. Le plus beau et pur Pavarotti est à aller chercher live auprès de son timide mais resplendissant Idamante de Glyndebourne, ou dans les studios d'EMI, chez son Fritz naturel et spontané, auprès d’une Mirella Freni tout aussi idéale de juvénilité et simplicité.  Il est dans ces deux témoignages presque méconnaissable, sans les artifices gargantuesques qui suivront plus tard. Le premier disque que j’ai saisi cette semaine pour rendre hommage à ma façon à Luciano Pavarotti a été naturellement celui que je considère le plus beau et le plus parfait : son récital studio de juin 1968 qui illumine avec grâce et élégance des arias de Verdi et Donizetti. Ces cinquante minutes, republiées en collection très économique chez Decca il y a quelques mois,  présentent le plus beau ténor di grazia imaginable. Je ne saurais trop le recommander à ceux que les relâchements plus tardifs de Pavarotti peuvent rebuter : ils y entendront un tout autre ténor, un des plus beaux jamais entendus.


 

 

Publié dans Oeuvres et artistes

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