Damnation de Faust, Pleyel, 04/09/2007

Publié le par Friedmund



Cela faisait longtemps que je n’avais eu le plaisir à Paris de participer à une série d’une demi-douzaine de rappels. Cette Damnation de Faust, en importation directe du Festival de Tanglewood, les méritait bien, son chef surtout. James Levine avait le mérite ce soir de disposer d’un orchestre rien moins que rutilant, aux pupitres fascinants : les cordes semblent pouvoir produire tous les effets possibles, avec des variations de dynamiques absolument étonnantes, les cuivres sont somptueux, les bois superlatifs de couleurs et d’intonations. Pourtant, la qualité des pupitres du Boston Symphony Orchestra ne fait pas tout et James Levine doit être crédité du principal bonheur de la soirée, une direction enthousiasmante, toujours très musicale et d’une très grande finesse, et aux assises rythmiques souvent étonnantes lorsque l’orchestre vient à s’emporter. Levine obtient de son orchestre des subtilités saisissantes, tel le fantastique écrin offert à son Méphistophélès lors de « Voici des roses », suivi par une danse des sylphes prodigieuse de délicatesse ; le menuet des feux follets lors de la partie suivante sera scintillant, avec des crescendi élégantissimes arrêtés nets et enchaînés à merveille dans un flux mélodique dessiné par un orfèvre. Le chef tire également des fulgurances saisissantes de ses pupitres de cordes, sans vulgarité ni excès, lors des évocations fugaces de Méphisto à l’orchestre, ici sur des pizzicati superbes, là sur des chants de contrebasses magnifiés par l’acoustique de Pleyel ou encore par l’étonnante mobilité et fluidité de ses instrumentistes ; les vagues de cordes lors de la course à l’abîme étaient exceptionnelles de variété dans les nuances sans jamais rien sacrifier à la tension. Les cent-vingt choristes du Festival de Tanglewood se sont révélés tout autant passionnant d’articulation musicale et verbale, et le renfort de la Maîtrise de Paris au moment du Pandémonium a débouché sur des dernières minutes d’une beauté à couper le souffle. Il a fallu quelques longues secondes à l’issue du concert pour que le public se décide à applaudir, ce qui reste somme toute le meilleur des hommages que l’auditoire pouvait rendre à l’orchestre, aux chœurs et au chef ;  les nombreux, et mérités, rappels faisant le reste.

Le plateau de solistes réunis était prestigieux mais n’a pas tout à fait rejoint le niveau d’excellence de l’orchestre et des chœurs. Marcello Giordani est un ténor exceptionnel : voix superbe, style toujours supérieur, aisance de l’aigu, et accessoirement répertoire aussi ardu qu’exceptionnel. Plutôt rare à Paris ces derniers temps, ce fut une joie de le retrouver. Son Faust sait être délicieusement lyrique, héroïque quand il le faut, et toujours d’une grande sensibilité ; le timbre reste superbe, l’émission facile, le français très acceptable à défaut d’être idiomatique. Le sort à voulu qu’un chat le perturbe dans la difficile montée vers l’ut dièse du début du duo d’amour. Non seulement cela nous priva d’entendre l’un des plus beaux suraigus du marché actuel des ténors, mais surtout cela lui fit perdre notablement de son assurance le temps d’un duo qui aurait du être son plus beau moment de gloire. Cela ne doit masquer en rien la qualité de ce chanteur et sa très belle prestation de ce soir, soignée et supérieure : il mit les bouchées double dans une invocation pénétrée, héroïque et vocalement facile, mais d’une remarquable concentration dans l’expressivité et les phrasés ; son « Merci doux crépuscule » avait précédemment était superbe de lyrisme et de douceur. C’est avec un égal plaisir que je retrouvais la si belle voix de l’excellente Yvonne Naef en Marguerite. La voix est ronde est chaude, puissante mais capable des plus belles nuances, l’étoffe vocale d’une grande beauté, et l’interprète d’une grande subtilité. Ses deux airs furent incontestablement les meilleurs moments strictement vocaux de la soirée. La différence de volume avec un Giordani incertain et précautionneux lors du duo a légèrement nuit toutefois à sa crédibilité ; ce couple est trop mal apparié, et peut-être cette Marguerite trop vocalement superlative pour camper la jeune fille en proie aux affres de ses émois amoureux. Je ne boude pas pourtant mon plaisir d’entendre voix si belle et si saine : et si Yvonne Naef était tout simplement la plus belle mezzo actuelle de la scène lyrique ?  Mes impressions furent plus contrastées quant à la prestation de José Van Dam en Méphistophélès. Le baryton belge maîtrise encore dramatiquement à la perfection un rôle qui fut sien sans rival pendant de nombreuses décennies ; l’incarnation est irréprochable. La voix ne suit pourtant plus avec la même aisance qu’auparavant : la sérénade ne se fait plus sans un certain essoufflement, l’assurance de l’aigu et du grave ne permet plus la même projection lors de la chanson de la puce, et volume comme couleur ne sont plus ceux du temps de la splendeur. Restent une présence dramatique certaine, la qualité de la diction, le souvenir d’un timbre et un « Voici des roses » d’une grande douceur et tout simplement très beau. Le résultat d’ensemble est très correct, appréciable même, mais très loin de la grandeur d’un interprète qui fut en tout point exceptionnel dans ce rôle. Nul ne saurait lutter trop longtemps encore contre les décrets de Saturne.

Malgré les quelques réserves posées sur un plateau de chanteurs dont j’attendais sans doute plus, le Boston Symphony Orchestra, les chœurs du Festival de Tanglewood et James Levine ont fait de cette soirée un merveilleux moment de musique, un grand concert, et une entrée en matière des plus réussies pour la saison à venir.

 

Publié dans Saison 2007-2008

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