L'Orfeo de Rinaldo Alessandrini (Naïve)

Publié le par Friedmund


La toccata initiale campe d’emblée l’atmosphère si particulière et délicieusement lyrique de ce nouvel Orfeo dirigé par Rinaldo Alessandrini : percussions jubilatoires, cornetti claironnants, et violons virtuoses dans leurs libres ornementations introduisent avec esprit à  cette lecture festive et lumineuse de la partition monteverdienne. La Musica apparaît dans un rythme vif et ludique, accompagnées de flûtes gaies et primesautières, alors que « Lasciata i monti » sautille dans l’allégresse avec un charme enjôleur. « Vien imeneo » s’étire en effusions tendres et langoureuses. Jamais le climat pastoral des deux premiers actes ne m’aura semblé si doucement baigné dans une lumière si sensuelle,  indolente et épicurienne. Alessandrini nous invite à un Orfeo  foncièrement méditerranéen, bercé du soleil de la Grèce, mais rafraîchi  par l’ombre des champs d’oliviers. Devant la porte des enfers, la sinfonia d’introduction sera encore enveloppée de cette même chaleur, comme si Orfeo y apportait avec lui toute la radiance de ce soleil qu’il louait le premier, avant même les beautés d’Euridice, lors de son « Rosa del cielo » au premier acte. Loin de toute volonté historicisante, l’introduction de percussions écarterait à elle seule toute démarche d’authenticité, Alessandrini nous offre un hymne à la musique aux attraits irrésistibles. Tout ici chante avec rubato, avec tendresse, avec spontanéité et lyrisme après tant de lectures sévères et sèches entreprises en terres anglo-saxonnes ou germaniques.

Alessandrini a rassemblé une distribution partageant le même souci d’un lyrisme frais et rayonnant, à l’italien resplendissant, tous notoires interprètes d’excellence de ce répertoire. Monica Piccinni enchante par la douceur rêveuse et primesautière de sa Musica. Sara Mingardo, aussi élégante de chant que somptueuse de timbre, campe tour à tour une pathétique Messagiera et une solennelle Speranza.  Anna Simboli, ingénue et fraîche Euridice, se révèle aussi une enjôleuse et fine Prosperina face au Plutone haut en couleurs d’Antonio Abete, alors que Sergio Foresti déclame noblement son Caronte. Constitués par les solistes, les chœurs se limitent avec bonheur à un effectif réduit : huit chanteurs pour les nymphes et pasteurs, six pour les esprits. Cet excellentissime plateau est dominé toutefois par l’Orfeo de Furio Zanasi, somptueusement chantant, délicat et raffiné lors des deux premiers actes, virtuose aux enfers, mais surtout d’une rare présence théâtrale et poétique et d’une humanité saisissante.

La discographie de très grande qualité de l’ouvrage s’enrichit donc d’une nouvelle version d’exception qui par sa la lumière sensuelle et son lyrisme chaleureux pourra même apparaître pour certains préférable à celle plus sombre et dense (dans le continuo notamment) de Gabriel Garrido (K617). C’est entre ces deux visions des deux grands monteverdiens de notre temps qu’il faudra désormais choisir. Malgré ses qualités de couleur et son sens de la danse, Harnoncourt me semble désormais distancié, ne serait ce que par la présence de Lajos Kozma en Orfeo et le manque de chaleur et de spontanéité latine si présentes chez Alessandrini. Moins huppée et luxueuse, la lecture plus intimiste et philologique de Claudio Cavina et de la Venexiana parue en début d’année (Glossa) possède elle aussi ses atouts par la beauté de ses pupitres, un troisième acte exceptionnel de pouvoir évocateur, et sa savante restitution de l’orchestration et de la spatialisation de la création. Enfin, si Furio Zanasi rejoint Victor Torres au rang des grands titulaires du rôle-titre, Nigel Rogers reste inoubliable dans l’épique version de Jürgen Jürgens (Archiv) et celle minimaliste de Charles Medlam (Virgin).

En complément, je renvoie pour plus de détails à la critique de l’enregistrement de Claudio Cavina paru en début d’année. Aussi, je rappelle la discographie non exhaustive du Combattimento entreprise en début d’année qui voyait déjà Gabriel Garrido et Rinaldo Alessandrini se disputer la même couronne de lauriers, ainsi que la critique de la dernière apparition parisienne de Rinaldo Alesandrini, sans doute l’un des plus beaux moments de musique de la saison passée.    

 

 

Publié dans Disques et livres

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