Salomé, Pleyel, 29/05/2007

Publié le par Friedmund



Un public nombreux attendait ce soir la rencontre avec la Salomé de Nina Stemme. Malheureusement depuis quelques jours nous savions déjà que Nina Stemme ne serait pas à l’affiche pour raisons de santé et serait remplacée par Janice Baird. Cette dernière fait l’objet de critiques plutôt flatteuses ces derniers mois. On se consolait donc de rater Stemme en se disant que tout du moins l’on pourrait assister aux grands débuts parisiens de Baird. Comme on pouvait néanmoins le craindre par avance, Salomé ne représente sans doute pas la meilleure carte de visite de la soprano américaine. Il est tout de même troublant d’entendre en Salomé une voix qui par sa couleur et son manque de chaleur sonne comme celle que l’on prêterait à une Herodias. Autant dire que la jeunesse et l’érotisme du personnage sont d’emblée fort compromis. Cette voix cuirassée n’est d’ailleurs pas parfaite : les aigus sont souvent trop bas, quelques vilains vibratos surgissent ci et là lorsque l’expression cherche à se tendre, et la ligne ne prétend à aucune des sophistications requises par le chant straussien. En somme on retrouve ici une Salomé wagnérienne, lourde et sans grâce, sans lumière ni raffinement. La projection de Baird peut sans doute séduire dans des salles de dimensions réduites. Pourtant à Pleyel, force est de constater que les projections d’un Titus voire même d’un Merritt se révélaient autrement plus percutantes. Si la voix de Baird reste conséquente, elle n’est pas immense non plus comparée à quelques autres sopranos wagnériennes des deux dernières décennies. Aucun magnétisme purement physique ne vient en somme compenser l’absence de beauté vocale intrinsèque de la chanteuse.

 

A la nature du matériau vocal s’ajoute le problème d’un texte débité de manière uniforme sans aucune subtilité ni variété. Aucune colère, sensualité, provocation dans cette interprétation : cette voix tourne à vide, comme livrée à sa seule solidité. Le chant ne présente guère plus de subtilités : la soprano s’efforce de nuancer fréquemment sans qu’aucune de ses variations dynamiques ne semble portée par un quelconque souci d’expressivité musicale ou dramatique. En somme, c’est incontestablement solide et honorable, mais dénué d’un quelconque intérêt ou de toute fascination, scolaire (certains mauvais esprits pourraient dire terriblement américain, aseptisé). Les grands gestes artificiels, inutiles, et qui sonnent souvent faux, de l’actrice n’aident guère non plus, et renforcent la sensation de manque de crédibilité dramatique déjà induit par la chanteuse.  Car, enfin, jamais on ne croit à cette Salomé qui semble insensible à ce qu’elle vit, à ce qu’elle dit, frigide, et qui paraît plus vieille de timbre et de jeu que sa mère Herodias. Cessons là, je ne voudrais pas pointer outre mesure plus en avant encore les défauts d’une interprète tout à fait honorable, mais qui ne présente pour autant aucune des caractéristiques d’une grande straussienne, a fortiori d’une Salomé. D’une chanteuse en déficit de notoriété, j’aurais arrêté mes remarques à pointer une interprétation solide et correcte, mais terne et sans véritable intérêt. D’une chanteuse dont on loue l’excellence dans ce répertoire, jusqu’à l’introniser sous quelques plumes hardies l’héritière d’Astrid Varnay, son professeur, il me semble impératif de remettre les choses à leur juste place. Strauss et Wagner ne nécessitent pas qu’un organe : musicalité, sensibilité et intelligence dramatique y sont tout autant indispensables ; ce ne sont pas là les points forts de la soprano américaine.


On reconnaîtra à Janice Baird les circonstances atténuantes d’avoir été peu sollicitée dans la subtilité, le lyrisme ou l’éloquence par une direction musicale particulièrement calamiteuse, la pire sans doute que j’ai eu le loisir d’entendre ces dernières années à Paris. Marc Albrecht dirige cette partition avec clinquant, brutalité, sans jamais ne rien faire chanter de cette partition pourtant splendide, ni camper non plus le moindre climat suggestif. Le rendu sonore est d’une lourdeur effrayante, sans aucune beauté ni lyrisme, et on chercherait en vain la moindre trace de soufre, de mystère, de sensualité ou d’urgence dramatique dans ce déferlement sonore vulgaire, décharné et sec. Le chef a d’ailleurs reçu un accueil très mitigé aux saluts, ponctués de huées soulignées et nombreuses parmi les applaudissements.

 

Sans Salomé ni direction musicale vraiment satisfaisante, toute exécution du chef-d’œuvre straussien  sombre rapidement. Pourtant, ce ne fut pas tout à fait le cas ce soir, grâce en soit rendue aux autres protagonistes de cette version de concert qui parvinrent seuls à soutenir l’intérêt de la soirée. Ceci en dit assez sur leurs mérites personnels, qu’il convient de saluer. Tout d’abord, Alan Titus, remplaçant James Johnson initialement prévu, chante un Jochanaan idéal, très supérieur aux Struckmann et Nikitin entendus récemment à l’Opéra de Paris. La voix est charnue, le chant coule de source, et l’incarnation dramatique est d’une grande justesse. Voila un baryton que j’aimerais entendre plus souvent à Paris : ce Jochanaan vient confirmer l’excellente impression que m’avait déjà laissée son beau Wotan à Vienne il y a trois ans. Après ses hasardeux Eléazar à Bastille, Chris Merritt renouait avec son Herodes déjà entendu à l’Opéra de Paris auprès des Salomé de Karita Mattila et de Catherine Naglestad.  Le numéro du ténor américain est épatant : il reflète toutes les facettes de son personnage avec un art confondant, et s’il parle de plus en plus en chantant son rôle, la fusion de l’histrion et du chanteur se fait sans jamais gêner en rien la musicalité de son interprétation. Du grand art, et une présence vocale et scénique toujours aussi fascinante ! Fascinante également l’Herodias de Anja Silja qui semble posséder tout ce qui manque à Janice Baird : une classe scénique époustouflante et une intelligence du texte superlative qui fait oublier à quel point cette voix est désormais réduite à une simple trame. Le moindre des gestes, la moindre des inflexions verbales ou musicales de Silja vient servir une incarnation saisissante de vérité dramatique, mieux de justesse. Le numéro formé par cette Herodias et cet Herodes était le plus grand bonheur de cette soirée et offrait bien mieux que leur Salomé l’illustration de ce que sont le charisme et la présence, bref ce que sont des bêtes de scène, des vraies. Pour compléter une affiche largement renouvelée, le jeune ténor coréen Wookyung Kim remplaçait Rainer Trost en Narraboth. Le timbre est superbe, la voix fluide et libre, et l’interprète d’une belle musicalité : on comprend qu’il ait séduit le jury d’Operalia (premier prix de l’édition 2004). Pour la forme, je suis surpris que Pleyel n’ait cru bon ni  d’annoncer ce remplacement en début de représentation, ni même d’ajouter un encart au programme. La semaine dernière déjà le Châtelet n’avait pas jugé utile d’honorer d’un bouquet de fleurs Grace Bumbry : les bonnes manières se perdent dans les salles de spectacle parisien… Pour conclure, l’excellente performance des juifs et nazaréens me semble à souligner lors du redoutable septuor fugué précédant la danse des sept voiles.


Emettre un jugement globalement négatif sur un spectacle est toujours chose malaisée. Il est plus facile et plaisant de souligner les réussites. Pourtant telle est la vie de la scène lyrique et ses surprises. Cette soirée était sans doute une des plus attendues de la saison parisienne, aussi la déception est à la hauteur des attentes. Qui aurait pu parier en début de saison sur la médiocrité de cette Salomé et l’excellence du Fliegende Holländer présenté par les forces de Rouen en février dans cette même salle? Telle est la vie de la scène lyrique et ses surprises. Au fond, que la part de l’inattendu existe avant chaque représentation est plutôt rassurant. Pour le superbe Jochanaan d’Alan Titus, le fantastique et exemplaire numéro des vétérans Anja Silja et Chris Merritt, mais aussi la belle découverte de Wookyung Kim, cette soirée aura eu son intérêt. Plus incidemment, elle aura également permis de relativiser les notoriétés encore minces mais grandissantes de Janice Baird et de Marc Albrecht.

Publié dans Saison 2006-2007

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