Grace Bumbry, Châtelet, 23/05/2007

Publié le par Friedmund


 

Haendel :

Where e’er you walk (Semele), V’adoro pupille (Giulio Cesare)

Mozart:

Abendempfingung, Als Luise die Briefe ihren ungetreuen Liebhabers verbrannte

Schubert:

Liebesbotschaf, Die Taubenpost (Schwanengesang)

Schumann:

Der arme Peter

 

Berlioz:

Le spectre de la rose, L’île inconnue (Nuits d’été)

Wagner :

Im Treibhaus, Traüme (Wesendonck-Lieder)

Rachmaninov:

Oh ne me chante plus ma belle, Que c’est beau ici

Falla :

Asturiano, Jota (Siete canciones populares espanolas)

 

Obradors :

El vito, Del caballero mas subtil  

Spiritual :

You can tell the world 

 

Grace Bumbry, soprano

Alexander Schmalcz, piano

 

 

Ce n’était pas un récital que donnait Grace Bumbry ce soir. C’était une leçon. Une leçon sur ce qui sépare un artiste immense d’un simple chanteur : jamais dans une salle de concert je n’ai senti tel décalage entre l’analyse objective et le frisson subjectif. D’un côté, il faut bien constater que les splendeurs d’antan sont révolues : la justesse se fait parfois approximative, le timbre a perdu de son éclat, les moyens trahissent les intentions et la voix ne soutient pas toute la ligne. A contrario, la plupart du temps un charme irrésistible opère et transporte. Malgré ses imperfections cette voix continue à fasciner, à émerveiller. Une artiste était à l’œuvre.

 

Si le Châtelet n’était pas comble ce soir, le public présent était un public de fans, de ceux qui réservent des applaudissements nourris dès l’entrée sur scène d’une diva qu’ils accueillent avec respect et sans hystérie. En grande dame, Grace Bumbry recherche la concentration, économe de toute parole inutile ou geste déplacé. La communion est palpable entre l’artiste et son public. Haendel n’est plus dans les cordes de la diva, et si la tenue reste méritoire, c’est l’indulgence et l’admiration qui me feront m’en tenir à dire que les intentions sont remarquables mais que la voix ne s’y prête tout simplement plus. Mozart pose sensiblement les mêmes problèmes, quoique le second air mette remarquablement en valeur le sens du mot et l’énergie de la diva.

 

Au moment même où je me disais que le miracle ne pouvait de toute façon avoir lieu, arrivent les deux lieder issus de Schwanengesang. Immédiatement Liebesbotschaft séduit par la classe de l’interprète, la beauté de l’allemand, et une expressivité supérieure et majestueuse. Pour Die Taubenpost, Bumbry libère ses gestes et son éloquence et captive pour la première fois par la richesse des accents, des intonations, la force des mots tout simplement. Son art de raconter une histoire en musique devient éclatant avec Schumann et Der arme Peter, laisse pour l'entracte un public pantois et subjugué. Je ne saurais trop quoi plus louer de l’interprétation de ce court cycle de trois lieder de Schumann : évidence des émotions et expressions, beauté du chant et de l’allemand, le magnétisme de l’artiste est sans commune mesure avec ce que l’on peut croiser sur une scène de nos jours.


La seconde partie débute par des Berlioz inégaux. La narratrice fascine dans un Spectre de la rose superbement dit à défaut d’être idéalement chanté. L’ïle inconnue requière par contre des ressources vocales trop absentes pour que l’éloquence puisse s’exprimer pleinement.  Le retour à la langue allemande marque le second sommet de la soirée après les Schumann : les deux Wesendonck-Lieder sont d’une densité émotionnelle extraordinaire, Im Treibhaus surtout, et la voix de Bumbry s’épanouit ici merveilleusement, osant même de somptueux sons filés dans Traüme ! L’artiste semble accuser le choc émotionnel de son interprétation à l’issue de Traüme… moi aussi : c’était renversant, très émouvant et très beau ; très grand, tout simplement.  Le programme de ce récital est construit avec une intelligence digne de Lotte Lehmann dont elle fut l’élève. A la variété des langues, six en tout, et des répertoires, Grace Bumbry ajoute une diversité des émotions et des formes musicales rompant tout risque d’ennui et ainsi accentue encore la fascination captive que suscitent sa voix et ses mots. Après le choc wagnérien, Bumbry poursuit avec Rachmaninov et Falla. Elle démontre avec le premier l’étourdissant impact de moyens encore supérieurs, et avec le second des trésors de sensibilité élégiaque. Par trois fois Bumbry revient offrir un bis, sans ostentation et avec la même retenue pudique et majestueuse.

 

Incrédule et infidèle, j’ai hésité jusqu’au dernier jour à me rendre à ce récital. Ce sera une autre leçon pour moi : il faut toujours continuer à vénérer et révérer les déesses, fussent-elles d’un autre âge. Leur art quand il est grand est éternel.

 

 

Publié dans Saison 2006-2007

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