Nina Stemme chante Strauss (EMI)

Publié le par Friedmund

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La dicographie de Nina Stemme reste encore mince, avant tout marquée par une Isolde idéale, supérieure même peut-être aux plus grandes. Voila pourtant un soprano dramatique épatant et une interprète d’une rare intelligence. La voix est puissante mais reste athlétique et mobile, la couleur est globalement sombre mais l’émission frémissante. Surtout, voici un soprano à mi chemin du Jugendramatisch de Senta et du Hochdramatisch d’Isolde, personnel et rare : quelle autre chanteuse à su ciseler les phrasés straussiens les plus raffinés tout en étant à même d’affronter avec aisance les paroxysmes vocaux les plus déchaînés ? A cet art vocal hors norme Nina Stemme ajoute un vrai talent de tragédienne, à la palette expressive riche et variée, et une féminité radieuse et juvénile généralement absente pour tel profil vocal. C’est ce cocktail qui avait rendu son Isolde si précieuse, irremplaçable. La richesse vocale de Nina Stemme apparaît dès la lecture du programme. Coupler les Vier letzte Lieder avec la scène finale de Capriccio, c’est a priori classique. Avec la scène finale de Salomé voila chose plus rare ! A ma connaissance seule Eva Marton avait précédemment réalisé ce couplage pour CBS… en se tenant éloignée du « Morgen mittag » de Madeleine, naturellement ; Nina Stemme, elle, peut les trois, et superlativement encore ! A propos du disque de Marton, celui-ci réintégrait un cinquième dernier lieder, Malven, qui ne s’est étrangement pas imposé dans les gravures suivantes du cycle. Dommage.

 

A quelques jours de sa première apparition parisienne en Salomé, ce disque nous invite à faire la connaissance de l’interprétation de Stemme. Je le dis tout net, je bous désormais d’impatience d’être à Pleyel ce 29 mai. A mi-chemin entre Studer et Rysanek, Stemme impose une Salomé d’une élégance de chant souveraine,  sans cesse passionnante et variée dans son expression dramatique. Il faut l’entendre tour à tour développer sa puissance vocale, épouser avec une précision diabolique et musclée les fulgurances de l’écriture (« Es ist seltsam »), phraser telle une Marschallin glauque son fatal baiser : sensationnel ! On regrettera malheureusement le déferlement sonore de l’orchestre qui met cette Salomé en permanence au second plan et atténue la subtilité vocale et verbale de cette interprète prodigieuse. La scène finale de Capriccio présente une vraie soprano straussienne, d’une étoffe peut-être supérieure à ce que l’on attend d’une Madeleine mais qui ne cède en rien aux plus grandes sur la beauté du chant. Phrasés ciselés, nuances infinies, frémissement du timbre, impact de la voix, cette scène finale impressionne aussi par son ton naturel, sans les mièvreries de quelques illustres straussiennes d’école strictement viennoise : l’ambre remplace ici la soie pour mon plus grand bonheur.

 

Les Vier letzte Lieder représentent naturellement le clou de ce disque. On sait que c’est là le terrain des straussiennes plus légères alors que pourtant ces lieder furent créés par Kirsten Flagstad. La straussienne puissante mais sophistiquée qu’est Nina Stemme semble donc toute désignée pour marquer ces pages de son empreinte. Le résultat est à la hauteur de l’attente. Sans lourdeur aucune, Stemme affronte l’écriture sans faiblesse, débordante de féminité dans Frühling et débarrasse September des préciosités (ou prudences…) de bien d’autres. Beim schlaffengehen frappe par la noblesse du ton, la maturité : sans ne rien perdre en raffinement, Stemme affronte avec superbe les vocalises montantes, là où tant d’autres semblent sentir le sol se dérober sous le pied et le soutien de la ligne s’effondrer. Enfin, Im Abendrot impressionne par sa pénétration grave, son mystère, sa densité, la sensibilité pudique apportée aux mots. Fidèle à lui-même, Pappano organise une pâte orchestrale épaisse et majestueuse, riche et classique, à la manière d’un James Levine. Si cette direction manque de la ductilité et de la transparence qui est la marque des grands straussiens, c’est du beau travail, bien épais toutefois. Si Salomé frustre par le sacrifice des fulgurantes incises staussiennes à une dynamique d’ensemble un brin tapageuse, force est de reconnaître que sa lecture très symphonique des Vier letzte Lieder n’est pas sans beauté. Ainsi, si Stemme est noyée par l’orchestre dans la scène finale de Salomé, elle se coule admirablement dans la vision orchestrale dense du chef pour des lieder auxquels je ne manquerai pas de revenir. A défaut d’égaler toute la fraîcheur de Sena Jurinac (EMI) ou la somptuosité de Jessye Norman (Philips), Stemme signe ici une interprétation marquante et moderne, captivante et sans précédent dans la discographie.

 

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Discographie de Nina Stemme

 

- Mortelmans: Poèmes symphoniques – dir. Hamar, Terby

- Strauss : Der Rosenkavalier – Kasarova, dir. Welser-Möst (DVD, EMI)

- Wagner : Der Fliegende Holländer (anglais) – Tomlinson, dir. Parry (Chandos)

- Wagner : Tristan und Isolde -  Domingo, Pape, Bär, dir. Pappano (EMI)

- Zemlinski : Der König Kandaules – Brubaker, Schöne, dir. Nagano (Andante)

- Lieder de Wagner, Nyström et de Boeck – Beenhouwer, piano (Phaedra)

Publié dans Disques et livres

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