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Lundi 29 janvier 2007



Je reviens très déçu, pour ne pas dire plutôt furibard de cette Pietra del Paragone du Châtelet, clinquante, scéniquement pseudo branchée, et musicalement plutôt médiocre. Mais j’anticipe.
La Pietra del Paragone reste une rareté, en dépit de sa célébrité passée et des louanges toutes particulières de Stendhal. Aussi grand, et pour moi cher, soit l’écrivain, on relativisera ses avis musicaux qui voyaient, par exemple, le Figaro rossinien supérieur à celui de Mozart. Cette création scaligère d’un Rossini de vingt ans est néanmoins très intéressante, quoiqu’elle brille plus par son livret original et bien dessiné plutôt que par sa musique encore très générique. L’intrigue offre des décalages de points de vue, d’humeurs et de plans à souhait pour des protagonistes moins stéréotypés qu’à l’habitude, gages d’un potentiel théâtral certain.

Las, la mise en scène unifie tout dans une optique vidéo aux gros plans permanents et à l’atmosphère de bandes dessinées vite lassante.  La scène, réduite à sa seule fonction d’alimentation des images projetées, n’existe plus ici. La technologie utilisée est celle des présentations météo télévisuelles, à savoir une séparation entre des corps captés sur un fond bleu neutre, et un cadre virtuel de décors dans lequel on les plonge.  La démarche vidéo n’a donc plus rien à voir ici avec les usages qu’ont pu en faire précédemment un Ronconi ou un Viola : la vidéo n’est pas apposition, mais but premier, la scène cessant d’avoir tout intérêt propre si ce n’est de mettre en oeuvre les ficelles du procédé. La nature même de la démarche prive de la sensation de spectacle vivant : pour peu on se croirait dans un cinéma avant-guerre, lorsque la bande musicale était jouée dans la salle.
Si le principe est en soi déjà réducteur et frustrant, ce que la mise en scène en fait ne vaut guère mieux. Cette succession de gros plans, de gags grossiers ininterrompus à un rythme d’enfer, prive de toute respiration et finit par harceler : tout semble lourd, grossier, et surtout irrépressiblement aliénant. L’esprit ne vaut guère mieux : cette ambiance de caricature ruine tous les arrières plans ou plages mélancoliques, tendres, ou émouvants de la partition, ramenant l’œuvre à une gigantesque farce de comique lourdingue. Tout l’humour pétillant du style rossinien est réduit à une pâte indigeste que l’on nous demande en sus d’ingérer comme serait gavée une oie, oubliant au passage que sa force tient d’une structure qui sait relâcher savamment son rythme périodiquement, pour mieux l’endiabler à nouveau ensuite. Formulé expéditivement, c’est une véritable trahison du mécanisme de ce melodramma giocoso, transformé ici en une farce uniforme et finalement plate.

Le cirque étant contagieux, cette mise en scène provoque de surcroît des rires permanents du public, jusque dans les moments où l’attention devrait se porter prioritairement à la ligne de chant : le quatuor, pourtant piano et très vocalisant, du premier finale a été intégralement couvert des manifestations de satisfaction du public, enchanté de ne laisser en paix aucune plage de la partition. On ne lui en voudra pas outre mesure, la qualité musicale de la matinée n’appelant en rien à la sanctuarisation de ce que l’on nous donnait à entendre.


Jean-Christophe Spinosi
, à la tête de l’Ensemble Matheus, offre de belles teintes orchestrales, souvent fines et plaisantes. Pourtant, cette direction insatisfait globalement par son manque de dynamisme, d’énergie, de simple vitalité en fait : tout cela sonne platement, et achève de renforcer le sentiment que l’orchestre n’est mobilisé que pour l’illustration sonore de la vidéo.
La distribution n’incite pas plus au bonheur. Evacuons tout de suite les performances de Jennifer Holloway (Aspasia), Laura Giordano (Fulvia), Joan Martin-Royo (Macrobio) et Christian Senn (Pacuvio), globalement insatisfaisants, sans saveur musicale ni verbale ; l’image et la direction d’acteurs flatteuse permettront de sauver les apparences. François Lis est éminemment sympathique en Astrubale, mais on chercherait en vain la couleur, le charisme vocal, et tout simplement le style rossinien nécessaire à un rôle taillé sur mesure pour l’immense Filippo Galli. Ce n’est certes pas indigne, mais ce n’est tout simplement pas ce que l’on attend ici ; on regrette que la production parmesane n’ait pas ramené Michele Pertusi dans ses bagages. José-Manuel Zapata est en comparaison infiniment plus à sa place : la voix est claire et agréable, le style adapté, mais la voix ne déploie pas le panache et les suraigus flamboyants des plus grands ténors rossiniens. Sonia Prina est la grande bénéficiaire de la vidéo : sa vis comica théâtrale arrive à masquer que la tessiture de Clarice l’asphyxie plus d’une fois dès que le registre grave est trop sollicité. Comme pour Lis et Zapata, et plus encore le quatuor des scélérats, il est fort à parier que, privée de la vidéo et de ses gros plans, sa prestation serait apparue bien fade et privée de panache.

Il est amusant de noter que la critique et le public, si prompts à dénoncer la dictature de l’image lorsque le propos scénique fait l’objet d’une réflexion intellectuelle, ovationnent comme rarement  avec ce spectacle la pire dérive possible de cette même dictature visuelle : l’annihilation de la scène et de la présence physique des chanteurs! Le Châtelet, scène lyrique encore il y a quelques mois glorieuse et prestigieuse, semble confirmer après ses pâles Lopez et Bernstein son tournant vers le music-hall… Tout du moins, ce spectacle aura été, j’imagine, pour une majorité du public un franc moment de distraction, et Rossini n’avait pour cette œuvre pas d’autre dessein. Pour autant, je suis persuadé que ce répertoire est d’autant plus attrayant qu’on en flatte les pétillements et qu’on le débarrasse de tous les relents de graillon reniflés si péniblement cet après-midi.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007
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Jeudi 25 janvier 2007



Il se trouve que comme la plupart des mélomanes, j’ai toujours quelques mesures en tête. Le hasard, ou plutôt la force du destin, a voulu qu’hier, à quelques mètres de ma boulangerie habituelle mon esprit s’accapare subitement de cette phrase d’Alvaro : « è questo ancora sangue d’un Vargas ! ». Un sourire ironique m’a saisi immédiatement, tant cette phrase était incongrue, et plus encore sur un trottoir parisien, sous la pluie, à la recherche d’une viennoiserie avant de s’engouffrer dans un métro.

Il faut dire que cette réplique d’Alvaro est quand même particulièrement gratinée. Ma première réaction a été de me dire que l’opéra avait aussi ses nanars. Mais en l’espace de quelques millisecondes mon esprit s’est révolté : la Force du destin reste un des chefs d’œuvre du répertoire ! Après quelques secondes de confusion, la question de la définition du nanar lyrique était en route.

Quels sont les ingrédients du parfait nanar cinématographique ? Une histoire sans intérêt, de mauvais dialogues, une bonne dose d’invraisemblable et des effets appuyés bien caricaturaux forment une recette éprouvée ; un soupçon de vulgarité ne saurait également nuire. Appliqué au monde de l’opéra, cela signifie que l’on peut verser allègrement les deux tiers du 19ème siècle dans la marmite, tout particulièrement le cœur du répertoire italien et français. Paradoxalement, les répertoires les plus littéraires, je pense notamment à la tragédie lyrique et le répertoire le plus moderne déclenchent beaucoup moins l’enthousiasme des foules lyriques.

Un esprit logique et non averti en déduirait certainement que le public d’opéra est avant tout grossier et inculte, contrairement aux esthètes du septième art. Je connais des contre-exemples en trop grand nombre pour céder à cette facilité. Il faut bien admettre que des intelligences remarquables peuvent encore croire au Trouvère sitôt le rideau levé.

 

Examinons un peu des éléments précédemment cités comme caractéristiques d’un nanar. Un soupçon de vulgarité ? Rien de mieux à l’opéra pour lâcher ses instincts primaires : vive le contre-ut ! Des effets caricaturaux ? Mais c’est là le terreau le plus fertile à l’exploit vocal : contrairement au jeu de l’acteur, le chant du soliste appelle à la démonstration. Invraisemblable ? Les états d’âmes et le chant correspondant n’en seront que plus spectaculaires ou commotionnant ! Bref, il faut bien s’y résoudre, les pires écueils du cinéma forment les meilleures conditions du succès d’un opéra. L’originalité de l’intrigue n’est même pas nécessaire : le barbon cocufié, la reine décapitée, le manichéisme le plus grossier, ou le triolisme amoureux le plus banal mis à toutes les sauces feront largement l’affaire, du temps que le spectaculaire vocal et émotionnel sera à l’œuvre.

La notion de spectaculaire pourrait faire penser qu’après tout l’opéra a, comme le cinéma, ses genres : du grand spectacle hollywoodien avant tout distrayant et de l’art plus recherché au matériau intellectuel plus affirmé. C’est en partie vrai. Il est autant de points communs entre Hérodiade et Wozzeck qu’entre Ben-Hur et Le Mépris : un seul, le partage d’une forme générale artistique suffisamment large pour que s’y expriment des recherches (et des attentes) extrêmement diverses.

Pourtant cela ne résoudra pas mon problème pour la Force du Destin. Car il n’est pas ici question que de distraction et de spectaculaire : voila une musique raffinée, des personnages au prise avec une histoire invraisemblable et pourtant plus vrais que nature et profondément émouvants. La musique de Verdi nous fait croire à ce drame dès qu’elle s’exécute : s’il est des nanars lyriques, ils sont avant tout dans le manque d’intelligence de transformation des émotions en musique suggestive.  Que récolterait cette histoire filmée, avec tels dialogues et les meilleurs acteurs du monde ? Un fou rire général, au mieux.

D’ailleurs, ces opéras invraisemblables passent mal la scène : le Trouvère, excitant à l’écoute, souffre de la mise en scène littérale qui en fait ressortir tout le prosaïsme là où la musique flatte l’onirisme ; Aïda résiste mieux, un certain exotisme pictural, s’il est bien pensé, étant propre à reconnecter l’imaginaire à la musique.
J’en tire pour principale conclusion que le son possède des vertus de suggestion bien supérieure à l’image imposée. Nos rêves se formant d’images avant de se composer de sons, cela n’a après tout rien d’étonnant : l’image imposée est castratrice.

Ceci posé, il est d’autant plus paradoxal que le public épris du répertoire lyrique le plus traditionnel soit justement souvent le plus conservateur en matière de mise en scène. Ce répertoire a plus que les autres besoin de s’affranchir de la littéralité pour laisser s’exprimer la force de la musique. Il n’est donc pas étonnant que cette catégorie du public soit aussi bien souvent le plus frustré par les mises en scènes présentées. Que le discours scénique soit fidèle ou iconoclaste, il reste tentative de discours. Le répertoire traditionnel a tout au plus besoin d’ambiances.

Bob Wilson serait-il le metteur en scène idéal pour la Force du Destin ?

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
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Mercredi 24 janvier 2007



Je regrette de ne pas avoir pu me rendre disponible pour le Meistersinger parodique donné à Chaillot. Il est des horreurs qu’il faut voir, ne serait-ce que pour avoir le droit de s’y attaquer ensuite avec toute la bonne foi et les arguments nécessaires. Faute de matériau, et sans trop d’envie de condescendre à m’attarder sur ce sujet, je préfère faire œuvre d’un peu de pédagogie wagnérienne. Commençons donc par un sujet simple : le trouble de l’identité chez les personnages wagnériens. En préparant ce petit sujet, j’ai été saisi en dressant la liste des malades : pratiquement tous les personnages principaux des opéras de Wagner sont fortement atteints. Voyons dans le détail les différentes formes que prennent les schizophrénies wagnériennes.

  

Identité(s) ?

 

Difficile de ne pas évoquer Tannhaüser pour commencer : ses errances entre Venus et Elisabeth représentent le cas le plus évident de cette schizophrénie sévère du personnage wagnérien. Ce serait oublier que Venus et Elisabeth en sont une forme peut-être moins apparente mais tout autant éloquente : voila une sainte dévorée de plaisir, et une putain qui s’attache ! Bien sûr, on pourra dire que ces deux femmes ne sont jamais que la projection de la bipolarité maladive de notre héros. Quand même, au bout du compte, cela fera bien trois malades… Et il faudrait creuser un peu du côté de notre ami Wolfram : la pathologie est cela dit moins sévère me semble t-il, tout juste fortement névrotique.

 

Le cas de Tannhäuser est loin d’être isolé. Que l’on pense à Klingsor, doublement meurtri de ne plus pouvoir être saint et d’être condamné à être chaste, ou bien sûr de Kundry, si changeante d’un pic des Pyrénées à l’autre ! On pourrait également évoquer Lohengrin, cette scène de la chambre étant trop caricaturale pour être honnête : et si le mystère du Nom était un prétexte bien pratique à ne pas arbitrer entre le Graal et la chair ?

Puisqu’on parle du Nom, il revêt chez Wagner une importance d’autant plus grande qu’il n’est pas l’évidence même. Qu’est ce pourtant que l’identité si ce n’est pas de pouvoir se nommer ? Le « Nenne mich du, wie du liebst, dass ich heisse » de Siegmund ne saurait résoudre Sieglinde à s’en arrêter là. Tout autant que Elsa ne se contentera pas de « Schützer von Brabant » au moment le plus intime. La liberté absolue de nommer ou l’interdiction d’utiliser le nom produisent une même frustration : quelle évidence pourtant que de vouloir savoir qui est l’autre. Le Holländer seul peut se permettre de ne pas avoir de nom : il est le seul cas de son espèce sur les septs océans. Cela ne nous empêchera pas de noter qu’il aurait aussi pu en avoir un, en nuançant toutefois : nommé il cessait d’être mythe, et perdait donc nécessairement de son impact, ein Mensch wie alle.

Pour ne rien arranger, le nom wagnérien est souvent un simple artifice verbal. Parsifal, Siegfried, Siegmund, sans parler des walkyries, portent toujours des noms à construction, signifiants et descriptifs d’une personnalité, pas d’une identité. Lourd héritage à porter, on comprend aisément que certains s’emmêlent un peu les pinceaux : Tantris et Fal Parsi, sans doute encore bien retournés, ne me contrediront pas. Quant à ce Wälsung partagé entre le Friedmund qu’il voudrait être, le Frohwalt qui ne lui déplairait pas, et ce Wehwalt qui lui colle à la peau, on entend qu’il se sente marginal dans la société des hommes. On l’excusera : l’héritage de Wotan alias Wälse alias Wanderer ne s’étant pas limité à une seule épée dans un frêne… Heureusement pour notre Wälsung, il s’incarnera enfin en se nommant, renouant doublement avec ses origines et sa vérité, par le nom assumé d’une part, et les retrouvailles familiales de l’inceste d’autre part. Siegmund ne représente d’ailleurs pas un cas isolé d’enfant abandonné dans l’œuvre wagnérienne. L’absence d’un parent est récurrente, et, curieusement, de la mère des héroïnes wagnériennes tout particulièrement. La liste des orphelines de mère est en effet bien fournie : mais où sont donc les mères de Senta, Elsa, Eva, Sieglinde ? Sans compter les walkyries qui n’ont qu’une demi mère car celle-ci aussi leur grand-mère, et, de surcroît, bien que vivante, remplacée auprès de leur père par une belle-mère. On imagine bien Loge jouer les psychanalystes au Walhall… d’ailleurs d’où vient-il ce Loge sans origine, trouvé indompté sur un rocher ?

 

Pour les hommes ce sera plus simple. L’absence de la mère n’est pas tacite, mais exprimée : mieux, pour Siegfried, Tristan ou Parsifal, elle est ressort dramaturgique. Lohengrin se distingue encore. Il se rattacherait plus à la catégorie des femmes : qui est donc sa mère ? Tout comme Siegmund, Siegfried et Parsifal, Tristan se retrouvera dès le plus jeune âge orphelin de ses deux parents ; il sera même, à l’instar de Siegfried, le responsable de la mort de la mère dès sa naissance. Parsifal se contentera de faire mourir la sienne de chagrin quelques années plus tard. Cette figure de la mère disparue omniprésente chez Wagner est troublante, lorsque l’on sait que son propre problème identitaire provenait d’un questionnement lié à l’identité réelle de son père : s’il est un praticien parmi mes lecteurs, un avis professionnel sur la question m’intéresserait tout particulièrement. Reste encore à traiter le cas de Frau Grimhilde, qui réussit à s’unir tour à tour à Gibich et Alberich (regrets éternels que Wagner ne nous ait pas présenté cette femme qui choisissait tels amants aussi radicalement différents), laissant Hagen avec des problèmes de demi-fratries bien pénibles à gérer. Que Gunther et Gutrune soient aussi orphelins est un des moteurs de l’intrigue de Götterdämmerung. J’ai déjà invoqué l’inceste dans le Ring, je ne m’y attarde pas plus : il est des généalogies trop fastidieuses à établir. Par contre, je note que la chose n’est pas circonscrite au seul Ring : Eva envisage brièvement la possibilité de noces avec son père spirituel Sachs, Telramund a considéré d’épouser sa fille adoptive, et Tristan, à l’instar de Siegfried, ne trouvera pas mieux que de coucher avec sa tante. Drôles de familles !

 

Le trouble de l’identité ne s’arrête pas pour autant chez Wagner à ces considérations purement familiales. Même sans celles-ci, il faut encore avoir le goût du travestissement, mieux de l’usurpation d’identité : Tristan vogue blessé et incognito sous le pseudo de Tantris, Wälse part s’amuser sur terre tel un vulgaire Zeus, et Siegfried prend la place de Gunther. On notera que dans ce dernier cas, la première usurpation en mène à une seconde : Gunther dérobe ainsi à Siegfried son rôle d’époux de Brunnhilde. Que le Tarnhelm, qui permet également à Alberich de se réduire en crapaud ou à Fafner de jouer les dragons, ait atterri dans l’univers de Wagner plutôt que dans celui d’un autre ne nous surprendra naturellement guère. Aux usurpations d’identité, il faut aussi ajouter chez Wagner celles de fonction: Kundry joue les servantes chez Amfortas, le Hollandais les riches marchands, Wotan le clochard aux abords de Neidhöhle, et Melot se pare des habits de l’ami fidèle. Même Beckmesser aura réussi à se faire passer pour un maître ! Quant à Loge n’en parlons même pas…

 

L’identité sociale est d’ailleurs tout autant trouble pour nos personnages bien aimés. La double carte fait fureur : Tannhäuser et Kundry naviguent entre des bords bien opposés, Klingsor avait d’abord tenté de prendre sa carte au Graal, Lohengrin perd tous ses moyens en terre étrangère, Alberich fréquente autant le Nibelheim que les Gibichungen, Wotan à un foyer chez les humains, Melot fait double jeu, le noble Stolzing s’amourache d’une petite bourgeoise (mais où sont donc ses parents à celui-là !),  et Loge (toujours lui !) est partout à la fois. 

 

Conclusion  

 

« Nicht Euren Ahnen, noch so wert

nicht Eurem Wappen, Speer noch Schwert,

dass Ihr ein Dichter seid,

ein Meister Euch gefreit

dem dankt Ihr heut Eu’r höchstes Glück. »

 

« Ce n’est pas à vos aïeux, si méritants soient-ils,

ni à vos armoiries, votre lance ou votre épée

que vous devez maintenant votre plus grand bonheur,

mais à votre qualité de poète,

reconnue par un maître. »

 

Heureusement que Sachs, en adoubant Stolzing, est là pour nous indiquer que l’art allemand est avant tout l’affaire d’identités artistiques individuelles plutôt que d’identités enracinées dans une tradition dominatrice immuable et atavique. On en n’aurait sinon pas reconnu notre Richard Wagner. Et tant pis si certains ne savent ou ne veulent lire.

   

Post-Scriptum

 

Juste pour le plaisir d’un petit coup de griffe, ladite parodie présentée à Chaillot semble se préoccuper de l’aspect pathologiquement allemand de l’œuvre de Wagner. Je vous laisse goûter l’ironie de cette réflexion rapportée par René Solis dans Libération : « ses références le plus souvent strictement allemano-allemandes demeurent terriblement cryptées pour des spectateurs non germanistes. » Frank Castorf serait-il lui-même trop uniquement rivé à la culture allemande?

   

 

Par Friedmund - Publié dans : Oeuvres et artistes - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 21 janvier 2007




Bien sûr, Richard Strauss nous a laissé Elektra, sommet de théâtre lyrique puissant, et Capriccio, perle artistique sans précédent, sans doute ses deux chefs-d’œuvre absolus au regard de l’histoire de l’opéra. Pourtant, Die Frau ohne Schatten tient souvent une place à part dans le cœur de tout straussien : c’est ici que Strauss, sans rien renoncer à ses exigences musicales, flatte le plus les voix, à condition qu’elles soient somptueuses, et imprime le lyrisme et la chaleur les plus caressants, les plus étreignants. Le livret n’y est pas pour rien, Hoffmansthal nous narrant ici une action doublement merveilleuse : celle d’un conte féerique propre à enflammer l’imaginaire d’une part, mais surtout, d’autre part, une histoire exemplaire qui trouve écho en nous tous, celle du couple à la recherche de son unité.

 

Cette double dimension ne va pas sans créer des difficultés majeures de distribution. Le couple impérial pour moitié féerique et princier exigent des voix d’une pureté, d’une élégance parfaite, dans des tessitures difficiles : la liquidité du suraigu est autant nécessaire à la Kaiserin que l’aisance du passage, en permanence sollicité, pour le Kaiser. La Färberin répond d’une quadrature du cercle tout aussi complexe : incarnation même du désir vital et sexuel, en permanence sous l’emprise d’émotions aussi variées que vives, elle doit disposer d’une subtilité verbale et vocale de tous les instants et d’ampleur. Si Barak est moins complexe a priori, il nécessite pourtant de conjuguer un franc naturel chaleureux avec des lignes vocales tour à tour très théâtrales et d’une sophistication toute straussienne. Afin d’élever d’un cran encore les demandes vocales exigées de ce quatuor, il faudra que ces voix soient jeunes, adolescentes, comme pour tout opéra initiatique, et celui là plus encore peut-être que les autres : ce que nous narre la Frosch n’est autre que cette transition de maturité qui fait enfin comprendre que l’amour est don de soi chaleureux sans attente de retour, et non pas exigences vaines condamnées à rester frustrées. Pour revenir à des considérations plus lyriques, les voix aigres, hurlantes, sans beauté ni classe vocale seront de fait disqualifiées ; le premier miracle de la discographie de l’œuvre est que l’on en croisera, bien heureusement, guère.

 

La Nourrice peut paraître un rôle plus stéréotypé : il en est rien, aussi bien ses motivations que ses actions ne pouvant être résumées en quelques mots. Et des mots, il lui en faudra, une diseuse de haute volée est nécessaire, d’autant plus magnétique qu’elle sera retenue dans ses effets. Mais vocalement, c’est un profil, il est vrai, plus fréquent sur les scènes. Si les autres rôles ne présentent pas les mêmes difficultés intrinsèques, ils sont pourtant également à surveiller de près : la féerie doit rester intacte. Aussi, le Faucon, l’Adolescent, ou le Messager devront porter toutes leurs personnalités dans leur voix, avec autant de caractérisation que de beauté vocale. Là aussi la discographie fera bien les choses, nous y reviendrons plus tard.

 

Pour tenir compte des personnalités vocales et dramatiques si exigeantes des principaux rôles, et en notant également que plusieurs noms se répètent dans la discographie, je préfère dérouler la discographie par rôles dans un premier temps, et tâcher d’en faire une synthèse en conclusion.    


Die Kaiserin

 

Leonie Rysanek a tout autant marqué le rôle que ce dernier a marqué sa carrière. Pourtant, lorsqu’on lui en présenta la partition pour la première fois, c’était pour lui confier la Färberin conçu alors comme le premier rôle. Attirés par les aigus de la Kaiserin, Rysanek insista et en 25 ans en fit son rôle fétiche et quasiment le premier rôle de l’opéra. La curiosité de ce qu’aurait pu être sa Färberin, sans doute charnellement idéale, n’a jamais cessé de me piquer. Mais revenons à sa Kaiserin, dont nous disposons à ce jour de six témoignages compris entre 1954 et 1977. Les premiers témoignages du milieu des années 50 nous la montre aux aigus somptueusement faciles, mais au grave encore un peu difficiles et surtout à un degré de maturité dramatique bien moindre. Plus tard, elle saura conserver le même degré d’irréalité à son entrée, pour ensuite s’incarner plus fortement, jusqu’à des niveaux d’intensité insensés au seuil du Temple. Le fidèle Böhm lui arrachera alors en 77 des accents inoubliables : son portrait le plus tardif est sans doute le plus complet, le plus féminin et charnel, le plus bouleversant, tant bien même la facilité vocale aurait (légèrement, n’exagérons pas) décru. Qui n’a pas croisé Leonie Rysanek, n’a jamais rencontré la Kaiserin.

 

Si Rysanek est inoubliable et définitivement inséparable du rôle, celui-ci a pourtant été bien servi par ailleurs. Ainsi Julia Varady y déploie une féminité, une beauté de voix, une sensibilité qui font de sa Kaiserin un joyau troublant, hautement chérissable. Cheryl Studer renouvelle le miracle vocal de la jeune Rysanek, le dépasse peut-être même : la maîtrise vocale de la chanteuse est confondante, tout comme ses aigus et ce timbre qui illustrent mieux qu’aucune autre l’irréalité féerique et l’adolescence du personnage. Il ne manquera à Studer que la force dramatique de Rysanek, et surtout cette capacité à s’incarner, charnelle et terrestre au III. Ingrid Bjoner ne montre peut-être pas toute la personnalité de Rysanek ou Varady, ni les somptuosités vocales de Studer, mais sa Kaiserin est simplement excellente : la chanteuse est sensible, le timbre argenté idéal, et l’incarnation globale somme toute très attachante.  Voigt se révèle décevante dans la voix, belle mais peu aérienne, comme dans les mots pas nécessairement marquants outre mesure. Je n’ai pu entendre jusqu’ici que des extraits de Janowitz dans le rôle. Le timbre m’était apparu bien sûr enchanteur, les phrasés superbes, mais l’incarnation en manque de poids. Dommage que Karajan ne l’ait pas traînée au studio, le résultat aurait sans doute été mémorable.

 

Die Färberin

Voila sans doute le rôle le plus incompris de l’œuvre. En le distribuant à Lotte Lehmann, Strauss avait pourtant donné le ton : la féminité, la beauté, l’émotivité y sont fondamentales, et l’expressivité verbale autrement plus fondamentale que l’exploit vocal. L’aigu est sollicité souvent sur un mode très expressif, ce qui pour bien des sopranos veut dire en force. Rien de moins approprié quand on connaît Lehmann et quand on connaît Strauss. Il ne reste malheureusement rien au disque de la Teinturière de Lehmann. André Tubeuf nous apprend dans l’Avant-Scène que Lehmann a toujours regretté que la prise du duo avec le Barak de Mayr n’ait été réalisée tant qu’il était temps… et nous donc ! En se rappelant que Strauss choisit la jeune Lehmann, puis qu’on proposa le rôle à la jeune Rysanek, une trentaine d’années plus tard, on conclurait assez facilement que le rôle est avant tout à distribuer à une Leonore, une solide Sieglinde, voire une ample Chrysothemis. Las, le rôle est très vite devenu l’apanage des Elektra déjà abîmées. Goltz y est vocalement parfaite, mais comme éteinte, malgré un sens de la nuance que l’on ne trouve guère chez bien d’autres. Nilsson est vocalement triomphante, et la suédoise a l’insigne avantage d’avoir une féminité inscrite au cœur de sa personnalité vocale : pourtant, cette Teinturière sera à contresens, acariâtre dès le début là où il faut être dévorée par le désir aussi lancinant que frustrée. Ute Vinzing, artiste estimable à la voix d’airain, se contente d’assurer sa partie, plutôt bien d’ailleurs, pour Sawallisch. La voix de Sabine Haas est bien trop métallique et frigide d’émission pour me satisfaire, bien que la tragédienne soit parfois impressionnante : c’est là l’exemple typique des voix éraillées et laides à proscrire à mon sens pour le rôle.

Trois noms sont là pour nous faire entr’apercevoir la réalité du personnage. Inge Borkh, sur le vif à Munich, en possède assurément la beauté de timbre, la facilité, la chaleur et surtout la variété. Le personnage apparaît complexe, séduisant, et surtout varié, capable des éclats les plus hystériques et des mezza voce les plus émus, sans jamais que la ligne vocale ne cesse d’être belle et soutenue. L’art et la manière de Christa Ludwig apporte en plus la classe et la sophistication à une Teinturière enfin belle, enfin jeune, sophistiquée dans la ligne comme dans le mot, sans doute la plus proche de ce que pouvait offrir Lehmann, la grâce inimitable et la féminité de la grande Lotte en moins : des Lotte Lehmann il n’en est qu’une par siècle. Pour finir, Hildegard Behrens laisse au disque une de ses plus belles incarnations, apportant enfin au disque la lumière, la jeunesse et la féminité requises, sans jamais être dépassée par la tessiture et avec un lyrisme bienvenu. La beauté de Behrens ne déploie pas forcément les sortilèges capiteux de Ludwig mais est peut-être plus exacte encore.

 

Der Kaiser

 

Fidèle à lui-même et à sa détestation des voix de ténor pour qui il écrivait des rôles ardus et impossibles, Strauss demande au Kaiser l’impossible dans une tessiture ardue, culminant au contre-ut mettant à forte contribution le passage. Mais cette fois-ci, Strauss offre à son ténor une musique d’un lyrisme chaleureux constant et superbe. Il faudra au ténor l’élégance impériale, la virilité du chasseur, la sensualité de l’amant, mais aussi l’enthousiasme au I ; la mélancolie et le désespoir digne au II, puis l’attention protectrice au III. En somme la voix de Lohengrin et la capacité expressive d’un grand Siegmund.

 

Avec tel cahier des charges, il est étonnant de noter que la discographie ne contient aucune contre-performance majeure. Ben Heppner est sans doute le plus décevant, alors qu’il est dans cette tessiture le plus à son aise de tous les ténors ici réunis. Ce chant est parfait, mais le mystère, l’angoisse, le rêve sont bien trop absents à cet artiste bien souvent impavide derrière sa froide perfection. Paradoxalement, René Kollo est bien plus intéressant, offrant une composition onirique et au timbre enchanteur, même si bien des notes seront délicates et des souffles asphyxiés.  Jess Thomas rencontre des difficultés similaires à Vienne en 64 qui ne doivent pas faire oublier la beauté fulgurante du timbre, la sensibilité, et l’équilibre idéal entre le chasseur et l’amant de sa prestation munichoise de l’année précédente. Hans Hopf est simplement parfait, avec la voix idéale du rôle, virile et homogène sur toute la tessiture, et sans doute admirablement coaché par Böhm. Placido Domingo réussit une prise de rôle discographique majeure avec le Kaiser. Jamais le rôle n’a été aussi bien chanté, d’une voix aussi magnétique de couleur, aussi lyrique et chaleureuse, avec une intelligence psychologique suprême, et une fois n’est pas coutume pour lui une diction allemande supérieure. Et puis, bien sûr, il y a James King, émouvant et beau comme nul autre, Heldentenor sensible et émouvant comme jamais on en a connu d’autres, et ici en compagnie d’artistes chers qui furent l’équipe par excellence de Frau ohne Schatten partout dans le monde dans les années 70. Même captés tardivement, King et Rysanek marquent aussi définitivement le couple impérial qu’ils marquèrent le couple des Wälsungen : ce n’est pas peu dire !

 

Barak

Barak pourrait sembler le rôle le plus facile à distribuer des quatre principaux. Il est pourtant le plus médiocrement servi : sans horreur, mais surtout sans gloire à deux exceptions près. Alfred Muff et Franz Grundheber sont indiscutablement très corrects, mais aussi bien pâles. Ludwig Weber a beau avoir son charisme habituel, en 55 il est bien trop tard et le rôle bien trop haut pour lui de toute façon (le lancement du final est éloquent). A l’opposé exact de Weber, José Van Dam a autant de chaleur dans le timbre qu’il en met peu à son Barak : ce chant raffiné est foncièrement beau donne le sentiment d’un contresens psychologique permanent tant le naturel et la simplicité viennent cruellement à manquer. Fischer-Dieskau que l’on attendait sur de tels écueils ne s’y échouera pas, conférant chaleur et émotion à un Barak idéal de ligne sans que la sophistication des fils ne gâchent l’apparente simplicité de l’étoffe dramatique. L’incarnation de Paul Schöffler est elle plus exacte encore, chaleureuse et bienveillante, de la part d’un artiste rayonnant qui avait cette musique dans le sang. Son Barak est la bonté même, tout juste regretterai-je un manque de jeunesse et d’immédiateté dramatique, qui feront de Walter Berry le Barak le plus évident et le plus incontournable de la discographie. Berry est effet le Barak idéal, conjuguant jeunesse, spontanéité, mobilité dramatique avec un poids vocal et une musicalité straussienne supérieure ; l’évidence même dramatiquement et stylistiquement, du très grand art.

Die Amme

La Nourrice est plutôt mal servie au disque. A dire vrai, seule Elisabeth Höngen est totalement irréprochable : voix ample, style retenu, intelligence verbale désormais légendaire, cette Nourrice sert la partition et le drame avec un art consommé et stupéfiant. Elle seule possède cette assurance hautaine, tour à tour séduisante, terrifiante, toujours mystérieuse et plus encore intriguante. Martha Mödl n’a plus en 63 les moyens de Höngen, l’aigu se dérobe quand il n’est pas purement et simplement ci et là escamoté. Mais la fièvre, le magnétisme, l’urgence verbale est encore là, dépassant encore Höngen si c’est possible pour imposer une figure inoubliable malgré le matériau traître. La grande diseuse qu’est Hanna Schwarz se mettra dans leurs pas, un cran au dessous tout de même en fascination immédiate, malgré de beaux moyens également. Ce ne saurait être un reproche : a-t-on connu dans cette typologie de voix artistes aussi fascinantes que Höngen et Mödl, qu’on se réjouit de retrouver ici (on les y aurait rêvées sinon de toute façon)?

Par contre, je continue à rêver en secret de la Nourrice de Brigitte Fassbaender, cruelle absence de la discographie (l’a-t-elle seulement chantée ?), ou bien de celle d’une Waltraud Meier, d’autant plus que la pêche sera bien médiocre, Schwarz exceptée, après Höngen et Mödl. Grace Hoffman et Ruth Hesse, banales, se contenteront d’assurer vocalement, plutôt bien pour la première, médiocrement pour la seconde. La santé de Rheinhild Runkel est plutôt bienvenue dans un rôle où les délabrements vocaux sont nombreux, et faute d’une nouvelle incarnation de Mödl, on s’en contentera avec plaisir, sans perdre de vue que la fascination n’est que strictement vocale. Je n’ai pas eu l’occasion d’entendre le live munichois de 76 dont l’intérêt majeur est l’Amme de Varnay ; André Tubeuf reste très mesuré dans l’Avant-Scène quant à la grandeur d’une incarnation que je souhaiterais pourtant entendre. 

Autres rôles

 

Pour compléter ce panorama, je m’arrête un instant sur quelques seconds rôles marquants : le Messager de Hans Hotter avec Keilberth, campant le drame et le mystère dès les premières mesures, le Faucon de Popp avec Karajan, somptueux nécessairement, tout comme l’est l’Adolescent du même soir, un Wunderlich à même d’appâter facilement la jeune femme la plus réservée. La version Solti n’est pas avare en petits plaisirs non plus, nous offrant dès l’introduction Sumi Jo en Faucon et Albert Dohmen en Messager.    
  

Les chefs

 

Cette partition est inséparable de la figure de Karl Böhm, non seulement dédicataire de l’ouvrage, mais également amoureux indéfectible de cette partition. Tout comme pour Cosi Fan Tutte qu’il adorait tout autant, l’amour ne l’a pas empêché de couper irrémédiablement dans la partition jusqu’à la fin de sa vie. Peu importe en fait, tant Böhm sert cette partition magnifiquement. Le studio Decca est miraculeux des sonorités des Wiener Philarmoniker, dans une transparence, une fluidité des pupitres qui laisse sans voix. La prise sur le vif quasi simultanée de 1955 au Staatsoper le montre moins clair mais surtout autrement plus urgent. Mais, à l’instar de Rysanek, c’est vingt ans plus tard qu’il se révélera, dans une lecture dense dramatiquement sans rien perdre en clarté orchestrale, tendue à tout rompre sans oublier un lyrisme jamais aussi chaleureux et la retenue permanente de cet immense chef.

 

En comparaison, je dirais que le poème symphonique, volontiers spectaculairement large, carnassier et heurté de Karajan me laisse sur ma faim. Je dirais pudiquement que ce peut être affaire de préférences, cette direction ayant de nombreux zélotes. Elle condense à peu près tout ce que je n’aime pas d’une direction straussienne : textures grasses et épaisses plutôt que transparentes, dynamique trop démonstrative, volume sonore trop fréquemment tiré vers le haut.  Pour ces mêmes raisons, je n’apprécie guère les lectures orchestrales de Solti chez Strauss ou Wagner. Force est de reconnaître que sa direction m’a ici ébloui dès la première écoute, et que le charme n’est pas rompu des dizaines d’auditions plus loin. La beauté de son orchestre est ici un pur cristal, parfois froid, mais toujours saisissant, les Wiener Philarmoniker n’étant naturellement certainement pas étrangers à cela. Dans une solennité qui n’est qu’à lui, Solti offre ici une retenue et une clarté équivalente à celle de Böhm. Là où Karl Böhm précipite les émotions humaines, Solti déploie une féerie peut-être plus froide mais vraiment impressionnante. Sans doute un des trois ou quatre albums de Solti sans lesquels je ne saurais vivre.

 

J’ai eu l’occasion de dire ici tout le bien que je pensais de Keilberth  lors de la parution du Ring de 1955 chez Testament. Voila un vrai chef d’opéra avant tout, toujours soucieux de faire avancer le drame cursivement, en parfaite coordination avec la réalité de l’action, et sans maniérisme musical. La clarté, les couleurs, et la retenue de sa direction sont un bonheur permanent, sans toutefois les vertiges de Böhm. Keilberth est le meilleur représentant d’un classicisme de haute volée dont bien des chefs ont perdu les vertus évidentes au profit de relectures personnelles parfois douteuses. Wolfgang Sawallisch est son parfait héritier, moins transparent et théâtral, mais plus lyrique et chaleureux, et tout aussi agréable à entendre. Rien de révolutionnaire ni de férocement personnel chez ces deux Kappelmeister munichois, juste la tradition, mais assurément la meilleure ; depuis longtemps, c’est devenu bien rare dans les fosses d’orchestre. L’orchestre de Sinopoli est radieux de timbres, de sonorités, et gagne haut la main le concours de la clarté orchestrale la plus supérieure jamais entendue dans cette œuvre, d’autant plus que le chef a à sa disposition Dresde, enchanteur. Pourtant, il semble parfois étrangement déficient d’articulation et de théâtre, ce qui dans cet opéra est finalement rédhibitoire : dommage, jamais l’orchestre de la Frosch ne fut peint aussi savamment, et ce peut être un prétexte bien suffisant pour écouter tout ce que nous donne à entendre le maestro.  Je n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre le live de Kempe, mais cela ne saurait tarder : je ne manquerai pas alors de vous en toucher deux mots.   
 

Les coupures

 

Deux seules versions sont pleinement intégrales : celle de Sawallisch chez EMI et celle de Solti chez Decca ; le live de Karajan chez DG est vraisemblablement le plus coupé de tous.

Conclusion
 

Devant tel chef d’œuvre, dont on dispose de si peu de témoignages, en faut-il une et une seule version ? Aucune version ne s’impose définitivement, et pratiquement toutes sont à connaître.

Si, torture suprême, il ne m’en fallait choisir qu’une seule je prendrais sans doute le dernier des témoignages de Böhm et Rysanek, sans doute les personnalités ayant le plus marqué cette œuvre, et en 1977 au sommet de leur génie ; la présence de King et Berry, tous deux aussi beaux qu’émouvants et une prise de son live des plus agréables parachèvent à mon sens la suprématie de ce coffret. Cette réussite exceptionnelle ne doit faire oublier en rien les merveilles, orchestrales surtout, du studio de Böhm en 1955 et la jeune Rysanek : l’ensemble vaut bien mieux que les parties, et une équipe était à l’œuvre.

Pour une version intégrale et en studio, Solti me semble s’imposer haut la main pour lui-même, pour la beauté des Wiener Philarmoniker et plus encore de Varady, Behrens et Domingo. L’autre version intégrale, celle de Sawallisch n’est pas à mésestimer, pour le beau lyrisme de sa direction et pour l’épatante Kaiserin de Cheryl Studer. Dommage que le reste de la distribution soit plutôt terne en comparaison de la concurrence. La version la plus homogène est sans doute le live munichois de Keilberth, bien enregistré, sans fulgurances autres que celle de Mödl, mais d’une qualité constante, et offrant le quatuor de premiers plans le plus équilibré et irréprochable dans son ensemble. Enfin Karajan, est indubitablement à connaître pour la personnalité de son chef, et surtout pour la Färberin de Christa Ludwig.


Et demain ?


Tout est réuni aujourd’hui pour distribuer (et enregistrer) une nouvelle Frau ohne Schatten. Je rêve ici de Seiffert, Terfel ou Meier, mais plus encore des Färberin d’une Stemme ou d’une Urmana, voire d’une Mattila ? Malgré ses beautés incomparables, sa grandeur, l’œuvre n’a pas encore atteint la popularité qu’elle mérite. Espérons qu’un chef puissant, Thielemann, Rattle ou mieux encore Abbado, finisse par l’imposer à une maison de disques. Une génération de voix exceptionnelles pour ce répertoire brûle les planches de New-York à Munich, et l’histoire du disque est déjà trop pleine de ces rendez-vous manqués…

Avertissement
  

Je signale également la parution d’un live de Vienne à 1974 chez Opera d’Oro offrant la même équipe qu’en 1977 avec Ludwig à la place de Nilsson. Malheureusement, le son est exécrable et je ne saurais la recommander. Orfeo pourrait-il faire un beau geste et nous retrouver une belle prise radio de cette soirée, qui pourrait nous offrir sans doute la référence absolue pour l’ouvrage ? 

Références (toutes parues en CD) 

Munich 1954  Kempe – Rysanek, Schech, Hopf, Metternich, Benningsen (Walhall)
Vienne 1955   Böhm - Rysanek, Goltz, Hopf, Weber, Höngen (Orfeo)
Studio 1955   Böhm – Rysanek, Goltz, Hopf, Schöffler, Höngen (Decca)
Munich 1963  Keilberth – Bjoner, Borkh, Thomas, Dieskau, Mödl (DG)
Vienne 1964   Karajan – Rysanek, Ludwig, Thomas, Berry, Hoffman (DG)
Vienne 1964   Karajan – Janowitz, Kuchta, Thomas, Wiener, Hoffman (Gala)
Vienne 1974   Böhm – Rysanek, Ludwig, King, Berry, Hesse (Opera d’Oro)
Munich 1976  Sawallisch – Bjoner, Nilsson, King, Dieskau, Varnay (Legendary Rec.)
Vienne 1977   Böhm – Rysanek, Nilsson, King, Berry, Hesse (DG)
Studio 1987   Sawallisch – Studer, Vinzing, Kollo, Muff, Schwarz (EMI)
Studio 1991   Solti – Varady, Behrens, Domingo, Van Dam, Runkel (Decca)
Studio 1997   Sinopoli – Voigt, Hass, Heppner, Grundheber, Schwarz (Teldec)

 

Par Friedmund - Publié dans : Oeuvres et artistes - Communauté : Musique Classique
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Samedi 20 janvier 2007


Roberto Alagna a choisi le tournant de la quarantaine comme Placido Domingo (« Mes quarante premières années », Lafont) pour nous livrer une première tranche de vie autobiographique. L’esprit est assez différent toutefois. L’autobiographie d’Alagna est pratiquement intégralement centrée sur son adolescence et ses premières armes. A l’exception de quelques dizaines de pages revenant sur des éléments clés de sa maturité (la mort de sa première épouse, Angela ou encore Mariano), la quasi-totalité du livre traite de l’histoire de Roberto, de ses ancêtres épris de belcanto à ses débuts précoces à Glyndenbourne puis la Scala, bien plus que d’Alagna. Contrairement à de nombreuses autobiographies de chanteurs, les anecdotes de représentations ou commentaires sur d’autres artistes sont donc totalement absents de ce livre, ainsi que toute réflexion sur l’opéra lui-même. Cela fait de ce livre avant tout un ouvrage permettant de découvrir l’être humain plutôt que le tenorissimo, et qui aurait pu être intitulé « Comment je suis devenu un chanteur d’opéra » ; le titre original n’est d’ailleurs pas si éloigné.

La première chose qui transparaît dans ce livre fort sympathique est tout l’enthousiasme d’Alagna, son appétit de vivre communicatif. On note également toute son habituelle humilité, l’absence de travestissement trop avantageux (entre autres, le courageux aveu que le coup de foudre et le désir fou pour Angela précédaient la mort de Florence, sa première épouse). On y découvre aussi entre les lignes les grandes constantes d’une personnalité incomprise : l’incapacité à s’adapter à un cadre trop contraignant et pesant, l’incapacité de fonctionner autrement qu’au plaisir, le choix personnel contre les autres si nécessaire… On comprend enfin la raison de certains attachements particuliers, de Mariano que sa grand-mère lui avait fait promettre de chanter, ou bien Otello, que son professeur ne put chanter et projeta en compensation sur Alagna. Dans le même ordre d’idée, son mariage new-yorkais avec Angela prend une toute autre signification, tant il fait écho si fortement à son passé familial. Le récit des machinations, rackets et complots de ses débuts à la Scala, racontés par le détail, montre également que le temple milanais et son public n’ont guère changé depuis, et qu’il y avait là matière à prémonition pour Alagna : ce qui fut infligé à ses partenaires scaligères à l’époque devint triste réalité pour lui, bien malheureusement, il y a quelques semaines.

Il sera sans doute intéressant qu’Alagna nous offre une seconde tranche autobiographique dans quelques années, avec le recul sur sa crise de santé (évoquée brièvement) et artistique actuelle. Ainsi pourrait-il nous offrir l’équivalent lyrique du passionnant « Journal d’une crise » de Glenn Gould (Fayard), avec toute sa sincérité et humilité.

En attendant, voila une autobiographie plaisante, sans doute destinée prioritairement aux fans de Roberto Alagna, et nous sommes nombreux, plutôt qu’au public opératique en général. On ne saurait trop conseiller pourtant sa lecture à ses détracteurs qui préjugent de sa personnalité à travers quelques éléments glanés dans l’agitation médiatique propre au monde de l’opéra : ils pourraient être fort surpris de la réalité humaine de cette personnalité si attachante. Je conseille également ce livre à tout curieux des destinées humaines, tant le jeu des hasards aussi bien que la force des racines marquent cette histoire, ainsi qu’aux chanteurs en apprentissage qui y trouveront sans doute matière à garder espoir.

Si ce « Je ne suis pas le fruit du hasard » ne saurait atteindre aux sommets littéraires de l’autobiographie de Vischneskaïa («Galina », Fayard), sans doute la référence du genre pour les artistes lyriques, voila un livre agréable et sans prétention qui se lit d’une traite.  

  

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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