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Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 00:30


Pour une surprise, puisque tel est le titre de ce premier album chez Deutsche Grammophon, c’est une sacrée surprise ! Placer comme première carte de visite internationale un programme qui mêle des chansons de cabaret de William Bolcom, Arnold Schönberg et Erik Satie, voila qui révèle, avant même toute audition, une vraie et rare personnalité. L’écoute ne dément pas et confirme même un talent fou de la part de cette jeune soprano canadienne. La chaleur, la sensualité, et même, lâchons le mot, le chien de Measha  Brueggergosman se révèlent immédiatement fascinants. Sa capacité à dresser en quelques minutes les climats si particuliers des scènes de Bolcom étonne tout autant. Le ton, savoureusement gouailleur, rejoint avec un sourire aussi chaleureux que ravageur tout l’humour volontiers noir de ces textes. En quelques chansons à peine, la soprano démontre toute sa capacité à endosser des modes expressifs aussi variés que fabuleusement léchés. Les Brettl-Lieder de Schönberg, ruisselants d’un érotisme égrillard qui rappelle Arthur Schnitzler, conjuguent toute la sensualité et la gourmandise d’une artiste qui n’oublie pas qu’à Vienne même l’humour le plus coquin ne se dépare jamais d’une certaine tenue sophistiquée et pince-sans-rire. Si les mélodies de Satie portent la marque d’un français encore un peu approximatif dans ses intonations et ses accents, on y goûte par contre toute l’intelligence des inflexions verbales et toute l’éloquence de la soprano. Brueggergosman s’adapte tout aussi merveilleusement à l’humour féroce et aux parfums lourds et décadents de Satie qu’elle frayait avec bonheur son chemin dans les univers de Bolcom et Schönberg. On ne peut le disque fini que rendre les armes : la belle Measha semble déjà rassembler à son jeune âge toute la culture et le talent d’une interprète de lieder d’exception.  A ses côtés, David Robertson soulève le BBC Symphony Orchestra avec talent, colorie, s’alanguit et sourit avec elle ; et William Bolcom himself  l’accompagne amoureusement pour trois des mélodies de Satie. Et le programme est un plaisir permanent, varié dans ses trois styles et ses trois langues bien distincts. Le tout forme un disque irrésistible, joyeux et sensuel, loin de tout sentier battu ; en somme, une vraie bouffée de bonheur.


 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Samedi 11 octobre 2008 6 11 /10 /Oct /2008 17:43

 

Pour sûr ce nouveau produit publié par Virgin Classics fera un tabac sur le marché de la musique classique cet automne. Les faiblesses artistiques de son concept seront même sans doute ses meilleurs atouts. Car après tout, un recueil de déplorations, voila un objet par essence bien inanimé et fort monocorde ! Cette forme musicale est conçue pour émerger, isolée et singulière, de la vie débordante du style concitato propre à ce répertoire. L’enchaînement de ces onze déplorations entraîne ainsi plus qu’une lassitude : un sentiment désagréable d’artifice, et même, suprême paradoxe, d’assemblage composite. La variété des onze voix réunies casse certes la monotonie d’ensemble, mais soulignent à l’envi tout ce que cet album possède de morne compilation surfant sur la vague très tendance d’un baroque embourgeoisé : la tristesse est nécessairement sublime, la musique baroque forcément socialement désirable, le titre choisi se prête à merveille à la publicité, la couverture fleure bon le tableau d'époque présentant bien, et enfin le rassemblement d’artistes déjà bien connus en fait un produit facile et agréable à la consommation. Bref, le moins qu’on puisse dire est que voila un petit miracle de mercatique théorique bien appliquée. Pour autant, puisque j’ai cédé, faible que je suis, à cette tentation bien empaquetée, rien n’empêche d’estimer la valeur artistique de cet « idéal cadeau de Noël » sorti avant l’heure. J’ai déjà dit la faiblesse du concept, je n’y reviens pas. Force est de reconnaître que, connues ou moins connues, toutes les pages réunies ici sont d’une grande beauté ; et que certaines de Cavalli, Cesti ou Carissimi méritent bien la large diffusion que leur offrira cet album. Le lamento di Maria Stuarda de Carissimi notamment étonne par sa force expressive, ses envolées musicales et la violence de son geste théâtral. Ces pages lentes et dépouillées conviennent aussi bien à Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée ; les mêmes nous ont d’ailleurs généralement moins convaincus au disque et à la scène lorsqu’il s’agissait d’animer une action théâtrale.

 

Le reste n’est qu’appréciation des prestations des différents artistes lyriques réunis, tous présentables, mais peu finalement marquants. Du côté des réussites, on notera avant tout celle de Rolando Villazon, toujours aussi étonnant dans ce répertoire qu’il chante à merveille, avec toute cette musicalité et ce rayonnement qu’il sacrifie malheureusement à bien d’autres musiques moins nobles et qui n’ont pas besoin de lui. Comme on aimerait que cette voix magnifique prête en priorité ses talents à Nerone, Bajazet ou Tito ! Entre rêve tendre et réalité brûlante, le ton de son aria de L’Egisto de Cavalli émerveille. Son Orfeo solaire, poétique, intense se révèle peut-être plus étonnant encore, et rendrait fort désirable la perspective d’une intégrale. L’adieu à Rome de Joyce DiDonato, d’une grande noblesse, est idéal d’émotion contenue mais bien sentie ; et l’instrument est bien entendu magnifique. Rome encore inspire aussi la très belle voix de basse de Christopher Purves, idéalement patricienne et superbement menée. Sa méditation face aux ruines et collines de Rome, composée par Landi, n’a aucun mal à surclasser les prestations ici réunies de bien de ses collègues aux noms pourtant plus prestigieux. Ainsi Natalie Dessay et Véronique Gens trouvent bien mal leurs marques avec Monteverdi. La première campe une nymphe extravertie à l’excès, et brise ainsi le dessin d’une scène opposant une âme nue à quatre voix masculines au désir croissant. Le ton précieux, emphatique et presque coquet de la seconde ôte toute crédibilité à son Ariane. Si on salue l’exploit vocal de Patrizia Ciofi, confrontée avec la Marie Stuart de Carissimi à une page d’une rare difficulté, on note aussi l’aigu fixe et dur, voire parfois aigre, et une interprétation certes intense mais privée de noblesse et de grandeur. Les deux extraits de La Didone de Cavalli trouvent pour leur part un Topi Lehtipuu d’une grande correction vocale mais guère passionnant, puis une Marie-Nicole Lemieux superbe de timbre, mais dont les affects trop appuyés ne compensent  ni le manque de tension ni des graves souvent sourds. Laurent Naouri, aux prises avec les vocalises de L’Argia, se révèle ici peu à l’aise avec l’écriture de Cesti et, en sus, en déficit de stabilité vocale. Philippe Jaroussky enfin, plus féminin que jamais, blanc et placide, n’enthousiasme guère non plus. Le tout tient en somme de la sucrerie plus colorée que savoureuse,  de celles auxquelles on ne sait résister, et qu’on dévore, absent, sans vrai plaisir, mais sans grand remords ni lamentation coupable non plus.     

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 05:47

 
Gustav Mahler : Symphonie n°3

 

Orchestre du Festival de Budapest

Le Jeune Chœur de Paris

La Maîtrise de Paris

Birgit Remmert, mezzo-soprano

Ivàn Fischer, direction

 

 

Les hasards de la programmation de Pleyel rapprochaient en cette fin de semaine deux œuvres qui ont bien des points en commun. La Turangalîla-Symphonie donnée la veille partage en effet bien des choses avec la Troisième de Mahler : une même longueur inhabituelle, une structuration originale qui élargit la forme traditionnelle de la symphonie,  l’introduction d’éléments exogènes au genre (la cantate pour Mahler, le concerto pour piano pour Messiaen), et, bien évidemment, le même panthéisme fervent. Mais revenons à notre propos initial, à savoir le concert du jour.

 

La qualité de l’Orchestre du Festival de Budapest invité à cette fête mahlérienne m’a laissé sans voix. Je ne crois pas avoir entendu depuis bien longtemps des cuivres d’une telle splendeur et d’une telle perfection. Si on ajoute la pure beauté des bois, l’étonnante éloquence des percussions, la capacité des cordes à se fondre et à restituer les climats les plus différents avec une finesse permanente, on tient là sans doute une des plus belles formations symphoniques du moment, digne de rivaliser avec n’importe quelle phalange des plus renommées. Il en va après tout des orchestres comme des crus bordelais : les titres de noblesse les plus anciens valent pour ce qu’ils sont, c'est-à-dire des marques de prestige indéniables, mais tout cela ne présente plus qu’une signification toute relative au moment de la dégustation. S’il ne possède pas encore tous les titres de gloire de certaines formations plus anciennes, cet orchestre budapestois est tout simplement aujourd’hui de la classe des plus grands.

 

Fondateur et directeur musical de l’orchestre, Ivàn Fischer n’est pas pour rien dans sa qualité du moment. Et Fischer est encore l’indiscutable artisan de la réussite de cette superbe lecture mahlérienne : avoir un bel orchestre n’est pas tout, encore faut il en tirer des choses intéressantes. Le Kräftig initial est admirable de dosage, de clarté, chauffé à blanc mais surtout d’une élégance folle. Que ce soit dans la puissance ou le murmure, les fines touches ou les rondes envolées, l’interprétation du chef se révèle d’une musicalité constante et sans faille. Une vraie splendeur qui déclenche dès sa conclusion les applaudissements d’un public ravi. Le menuet, d’une finesse remarquable et quasi chambriste, danse d’un pas délicat et aérien, délectable. Sous la baguette de Fischer, les animaux de la forêt gambadent ensuite dans un scherzo aux teintes du jardin d’Eden : tout ici sonne pastel et frais et semble apaisé et hors le tourment. Rompant avec les usages, le public applaudit encore à nouveau chaleureusement le chef et son orchestre. On le comprend bien volontiers.  Le lied nietzschéen qui suit déçoit un peu à l’orchestre, trop sonore mais pas assez présent. Son mystère profond et sa poésie évocatrice n’échappent pourtant nullement au beau mezzo de Birgit Remmert qui sait parer à merveille le texte de Nietzsche de toutes les teintes nocturnes de son timbre. La cantate miniature à suivre est un bijou : Fischer distingue avec beaucoup de netteté ici la mezzo, là les cordes, plus loin encore les bois et les cuivres, et, enfin, les chœurs, irréprochables, de la Maîtrise de Paris et du Jeune Chœur de Paris. Le tableau angélique, caressant, joyeux et éthéré, est d’ailleurs brillamment brossé. Le finale, de suite enchaîné, est chaleureux en diable, lyrique et prenant mais sans excès, puis est porté à son point culminant avec autant de rondeur que de tension.

Succès triomphal lors des saluts finals, et multiples rappels bien mérités pour les protagonistes de cette remarquable exécution mahlérienne.              

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 5 octobre 2008 7 05 /10 /Oct /2008 13:00

 

Olivier Messiaen :

Turangalîla-Symphonie pour piano principal et grand orchestre

 

Orchestre Philharmonique de Radio-France

Roger Muraro, piano

Valérie Hartmann-Claverie, ondes Martenot

Myung-Whun Chung, direction

 

 

Messiaen selon Chung nous dit l’affiche placardée sur les murs de Pleyel… Double clin d’œil au catholicisme fervent et partagé du compositeur et du chef d’orchestre, mais aussi de leur communion et des offices convaincus du second à la gloire de l’œuvre du premier. L’affiche est toutefois un rien trompeuse. Si la Turangalîla-Symphonie  baigne dans une spiritualité confondante de lumière et de tendresse, elle ne porte pas en soi les connotations religieuses explicites et directes de bien d’autres ouvrages du compositeur. Poème d’amour et de joie, placé par son titre sous le signe de l’Orient et de l’hindouisme, l’œuvre tient à mon sens bien plus du  même panthéisme serein et enthousiaste qui donnera naissance, un quart de siècle plus tard, au somptueux Des canyons aux étoiles. Que la Turangalîla-Symphonie soit contemporaine de la rédaction, inachevée, du Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie n’est évidemment pas un hasard. Cette même affiche ne nous ment certes pas en soulignant à quel point Myung-Whun Chung est sans doute l’évangéliste le plus digne de foi dès lors qu’il s’agit d’aborder les œuvres du compositeur : en ce sens, ce concert joignant au chef un orchestre également rompu et sensible à la fréquentation de Messiaen peut apparaître de droit comme historique avant l’heure.

 

Et le résultat est à la hauteur des espérances. Myung-Whun Chung, que l’on a croisé si souvent un rien tapageur en fosse, maîtrise admirablement l’effectif pléthorique requis par l’œuvre. Les équilibres sonores sont dosés de main de maître, les nuances impressionnantes, et jamais, même lors des envolées les plus spectaculaires de la partition, un quelconque sentiment d’agression sonore ne se fait ressentir. La manière dont Chung confère son unité à l’œuvre, étrange symphonie en dix mouvements pour piano concertant et ondes Martenot dominantes, est tout autant superlative. Le rendu sonore obtenu par Chung des 103 pupitres de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France m’a souvent surpris tant l’interprétation m’a semblé nettement différé de son enregistrement de studio si souvent fréquenté. Au concert, Chung m’a semblé plus sec et nerveux, plus dégraissé, plus soucieux d’exalter la rythmique de l’œuvre ; plus avare en couleurs peut-être aussi. Les climats sonores restitués par Chung, ses solistes et son orchestre sont étonnants et à la mesure de la poésie évocatrice du compositeur : Turangalila 1 est baigné du mystère le plus profond, Chant d’amour 2 est délectable de finesse, Joie du sang et des étoiles tourbillonne joyeux et ludique. Les pupitres du Philharmonique se révèlent tout du long sans faille, souvent subtil et toujours précis, malgré les difficultés évidentes que présente une telle partition. Roger Muraro au piano survole l’orchestre et se fond tour à tour avec lui en vrai partenaire attentif et subtil. Les ondes Martenot de Valérie Hartmann-Claverie apportent toute la poésie et le mystère qui leur incombent et répondent avec bonheur à la présence fondamentale sollicitée ici par le compositeur.  Si un incident technique du côté des percussions interrompt de manière impromptue le concert de longues minutes, la concentration des musiciens et du chef ne s’en trouve pas le moins du monde compromise, et l’exécution de l’œuvre se termine par un finale exalté et exaltant, merveilleux apex d’un concert mémorable.   

 

     

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /Oct /2008 02:24

 

Haydn : Symphonie n°94 « La Surprise »

Haydn : Concerto pour violoncelle en ut majeur

Bach : Suite pour violoncelle n°2 – Sarabande (bis)

 

Beethoven : Symphonie n°3 « Héroïque »

Haydn : Symphonie n°94 « La Surprise » - Andante (bis)

 

Orchestre des Champs-Elysées

Jean-Guihen Queyras, violoncelle

Philippe Herreweghe, direction

 

 

C’est peu dire que l’auteur de ces lignes avait aimé la Cinquième de Bruckner de Philippe Herreweghe et de son bel Orchestre des Champs-Elysées à Pleyel la saison dernière. Il était donc inenvisageable que je rate ce concert, d'autant plus qu'il mettait à l'affiche deux symphonies certes couramment jouées, mais au nombre de celles qui ne perdent rien pour moi de leur intérêt à une fréquentation assidue entamée déjà de longue date.

 

Dès le premier mouvement de « La Surprise », le bonheur d’être là est complet. La formation de Herreweghe possède décidément une exceptionnelle beauté d’ensemble. Non seulement chacun des pupitres d’instruments d’époque déploie une beauté sonore extraordinaire (avec une mention spéciale pour le premier violon, les flûtistes et le timbalier), mais tous jouent ensemble avec une rondeur, une profondeur, un sens de l’articulation d’ensemble vraiment somptueux. Aux qualités indiscutables de l’orchestre, s’ajoute bien entendu la musicalité profonde, objective et naturelle, de Herreweghe. Chaque mesure semble faire l’objet d’un travail expressif spécifique, et toutes donnent l’impression d’être coulée dans une architecture générale d’une parfaite rigueur rythmique et dynamique, qui assure une homogénéité de ton parfaite à l’ensemble. L’andante à suivre est tout d’une délicatesse qui n’oublie jamais le sens de la couleur et est maintenu par une remarquable ponctuation constante de l’orchestre. La plénitude sonore et le sens de la danse entraînant du menuet fait du troisième mouvement une réussite délectable. La fougue, la vigueur rythmique, et la profusion de couleurs du dernier mouvement achèvent de faire de cette interprétation de l’œuvre de Haydn un hommage de qualité au compositeur en prélude du bicentenaire de sa disparition l'année prochaine.

 

Je ne peux m’empêcher de marquer par contre une certaine déception quant au concerto suivant. Non pas que l’interprétation de Herreweghe ait présenté le moindre défaut. Tout juste ce concerto ne permet il pas peut-être de mettre en valeur tous les talents du chef et de son orchestre. L’œuvre est en soi d’un grand classicisme, pour ne pas dire un rien terne, avant tout soucieuse de mettre en valeur la virtuosité de son soliste. Le moins qu’on puisse dire est que Jean-Guihen Queyras n’en est pas avare : le violoncelliste abonde en couleurs et offre plus d’une fois des coups d’archets étonnants, coups de griffe félins lors du premier mouvement, ou bien caresses délicieuses et fluides lorsque l’adagio le mène dans les hauteurs aigues de son instrument. Le dernier mouvement, tir d’artifice joyeux pour violoncelle crépitant, lui donne l’occasion de briller de mille feux. De Queyras, je retiendrai pourtant avant tout du concert de ce soir la magie de sa belle sarabande de Bach, jouée en bis. Quelque chose de délicatement intime, humble et recueilli, émanait alors du violoncelle de Queyras, forçant tout autant le respect que le silence d’une salle entièrement suspendue à chacun de ces coups d’archets, tous d’une finesse étonnante.

 

En seconde partie, Herreweghe a livré une Héroïque purement et simplement jouissive. L’allegro con brio est d’emblée traversé d’une énergie enthousiasmante. La lecture du chef est claire dans ses articulations, riche de la sonorité de bois et de cordes magnifiques, et surtout admirablement projetée dans un mouvement limpide qui ne s’embarrasse d’aucun rubato ou boursouflure inutile. Le Beethoven de Herreweghe sonne comme son Haydn, et c’est bien comme cela que cette musique déploie le mieux toute sa force vitale. La marche funèbre est prise dans un tempo très allant, mais les cordes prodiguent une telle profondeur de timbre, une telle force de soutien, que d’emblée l’impression de puissance domine. Herreweghe accentue tout au long du mouvement la tension de l’ensemble, à marche forcée et sévèrement cadencée, sans jamais céder au moindre effet qui ne soit stricte recherche de musicalité. Le résultat se révèle in fine impressionnant. Le scherzo rayonne de l’étonnante souplesse des cordes et des interventions splendides des bois et des cuivres (à quelques intonations malheureuses près, vite pardonnées, pour ces derniers). Le finale enfin, excitant à tous points de vue, est un pur moment de bonheur musical, synthèse de toutes les immenses qualités de l’orchestre et de son chef.

 

Une formidable soirée symphonique en somme, conclue par une répétition en bis de l’andante de « La Surprise ».

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Mardi 30 septembre 2008 2 30 /09 /Sep /2008 01:49

 

La création de la Troisième symphonie de Mahler en Angleterre eut lieu le 29 novembre 1947, dans les studios de la BBC et sous la direction de Sir Adrian Boult, et donna lieu à une retransmission radiophonique dont la chaîne de radio ne garda aucune trace dans ses archives.  Le musicologue Edward Agate procéda à l’enregistrement de cette radiodiffusion sur des disques d’acétate qui furent miraculeusement retrouvés après sa mort dans les années 80. Testament nous restitue aujourd’hui cette soirée dans un double disque, couplé avec les légendaires Kindertotenlieder dirigés par Otto Klemperer le 12 juillet 1951 au Concertgebouw. Point commun de ces deux concerts : la présence, rare au live et toujours inestimable, de Kathleen Ferrier.

 

La présence du contralto britannique à l’affiche du concert de la BBC ne doit toutefois pas occulter l’intérêt majeur que représente ici la direction de Sir Adrian Boult. Le chef anglais fut tout au long de sa vie un défenseur convaincu de Gustav Mahler et, plus généralement, du répertoire du vingtième siècle. L’histoire retient ainsi qu’il fut, entre autres, le créateur de la Quatrième symphonie de Vaughan Williams et le premier chef à avoir dirigé en terre anglaise  Wozzeck ou les Variations opus 31 de Schönberg. La modernité de son approche du chef-d’œuvre mahlérien laisse pantois eu égard à la date d’exécution de ce concert. Le kräftig inital est splendide, primesautier et joyeux, d’une extrême clarté dans les lignes, comme dessiné au scalpel, sans emphase aucune. Le menuet à suivre, svelte et nerveux, séduit tout autant par son souffle racé, son élégante transparence et son esprit ludique ; et combien le chef anglais flatte ici le raffinement extrême de l’écriture mahlérienne !  Le troisième mouvement est plus savoureux encore. Le tendre bal animalier voulu par Mahler s’illumine ici de la finesse de touche de Boult et de son humour léger et rayonnant. Le rendu sonore est d’une remarquable fluidité, que souligne à l’envi la clarté générale de l’articulation de tous les pupitres ; et tout sautille d’un pas léger et gai, tendrement et gentiment persifleur. La surnaturelle coda, délicieuse, ne se perd pas ici en tintamarre mais rayonne encore du sourire preste du chef anglais. Lorsque surgit minuit profond, tout semble se suspendre, y compris la battue du chef. Il serait vain de vouloir décrire le mystère qu’ajoutent le timbre et le chant de Kathleen Ferrier à celui déjà pénétrant de la musique de Mahler. Le frisson est immense. C’est bien cette voix là qui m’avait toujours semblé la seule à même de rendre pleinement justice à la force métaphysique et poétique du propos mahlérien. A écouter et réécouter Ferrier, il m’est impossible de trouver objectivement dans son chant le moindre indice qui justifie l’impact émotionnel immense qu’elle suscite ici. Mais dès qu’elle ouvre la bouche, profonde devient la nuit, profond devient le monde. Et la voix de Kathleen Ferrier appelle l’éternité mieux que tout autre. Ferrier ponctue encore avec chaleur le chant susurré des anges alors que Boult fait plus volontiers frapper sa pulsation que son orchestre. Le dernier mouvement surprend par sa densité sonore, après tant de recherche de clarté orchestrale, mais le chant des cordes sait être lyrique et chaleureux, et d’une merveilleuse rondeur, sans jamais sombrer dans un inutile pathos. L’ensemble ne peut prétendre tout à fait aux sommets d’une discographie fournie, et toujours amplement dominée à mon sens par le studio de Horenstein, mais l’humour délicat de Boult et les sortilèges de la voix de Ferrier en font, bien plus qu’un simple témoignage documentaire, un superbe moment de musique.

 

Les Kindertotenlieder captés au Concertgebouw peuvent pour leur part prétendre sans crainte à faire office de version de référence. Le fameux disque de studio de Bruno Walter et Kathleen Ferrier, trop figé et inanimé, ne m’a jamais tout à fait convaincu. Le live amstellodamois est en comparaison d’une toute autre trempe. Klemperer tout d’abord m’a toujours semblé autrement plus expressif et sculptural que Walter. Malgré la prise de son délicate, les couleurs des pupitres du Concertgebouw sont flamboyantes, et les phrasés orchestraux possèdent un poids et une vitalité que l’on chercherait en vain sous la direction du plus sage Walter. Rien ici n’est figé, tout tremble, gronde, se lacère ou se tend avec l’éloquence et l’imagination si propre à l’art toujours impressionnant de Klemperer. Paradoxalement, la prise de son live met bien mieux en avant la voix de Kathleen Ferrier que le studio et lui confère une présence supérieure, renforcée par une implication autrement percutante sur le vif. Les accentuations sonores qui ponctuent Nun will die Sonne sont à Amsterdam étonnantes, comme si par de subtiles inflexions Ferrier pouvait simuler tour à tour pleurs, cris, effroi. A contrario, Nun seh’ ich wohl s’ouvre dans toute la plénitude de la voix, sans murmure, comme étreinte par la révolte. Les phrases piano qui surgissent au milieu du lied n’en sont que plus bouleversantes, et les toutes dernières phrases pleurent inexorablement, d’une pudeur blessée, insoutenable de simplicité. Wenn dein Mütterlein, somptueusement bercé et pulsé par Klemperer, est plus beau encore. Le chant de Ferrier semble retenir ses larmes, comme le cœur serré et la gorge nouée, fragiles remparts à une fièvre bouleversée et douloureuse qui point au détour de chaque phrase. Oft denk’ ich, admirablement nuancé, chante merveilleusement, d’une étrange et mélancolique plénitude. L’expressionnisme emporté et brûlant de Ferrier et Klemperer plonge In diesem Wetter dans un climat plus insoutenable encore qu’à l’habitude, terrible et effrayant puis infini de désolation. L’écoute tout juste terminée, ébranlé, on ne peut que conclure que bien des mots utilisés ici n’ont que peu de sens pour décrire une telle prestation artistique qui échappe à toute commune mesure.

 

Testament offre en complément une interview de Kathleen Ferrier dans les studios de la CBC de Montréal enregistrée le 10 mars 1950. Durant huit minutes, Ferrier évoque la création du Rape of Lucretia à Glyndebourne, l’adaptation nécessaire de l’étude du chant et de la technique à l’individualité de l’artiste, ou encore son travail en cours du Poème de l’amour et de la mer de Chausson. Si l’interview elle-même n’offre rien de vraiment passionnant, entendre cette voix parler avec autant de couleurs, de féminité, de classe, reste une expérience en soi.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 28 septembre 2008 7 28 /09 /Sep /2008 00:16

 

« C’est avec joie que je tiens à votre disposition, en vue d’une éventuelle création en concert avec un chef d’orchestre de premier ordre,  mes quatre derniers lieder avec orchestre, en cours de publication à Londres. » Richard Strauss choisit ainsi la créatrice de son ultime chef d’oeuvre, dans une lettre datée du 13 mai 1949, qui souhaitait porter à l’attention de Kirsten Flagstad certains de ses lieder (dont Cäcilie, Winterliebe, ou encore Wiegenlied) à son sens « hors de portée des chanteurs et concertistes ordinaires ».  Un chef de premier ordre pour Kirsten Flagstad ne pouvait être que celui qui la porta mieux et plus souvent que quiconque à la scène, Wilhelm Furtwängler, appelé pour cette circonstance à diriger pour la première fois en public le Philharmonia Orchestra. Furtwängler, notoirement suspicieux quant à la musique de Richard Strauss, se laissa convaincre aisément de créer l'oeuvre : « ces derniers lieder témoignent, en tant qu’exemples ultimes de la création straussienne, d’une réelle signification, à travers notamment leur émouvante anticipation de la mort ; les poèmes de Hesse sont d’une extraordinaire beauté ». La création posthume des Vier letzte Lieder s’ensuivit, le 22 mai 1950, au Royal Albert Hall de Londres, apposée à un programme wagnérien plus traditionnel. C’est cette soirée que Testament nous restitue ici, amputée toutefois du prélude des Meistersinger et de Siegfried-Idyll, joués en tout début de concert, dans un son difficile et grésillant, mais tout à fait audible.

 

La hauteur de vue, la noblesse de ton des interprètes, frappent des les premières mesures de Beim Schlafengehen. Furtwängler opte pour un tempo que l’on jugerait selon les standards actuels cursif, refuse tout alanguissement, charpente l’accompagnement fermement, dans une netteté sonore des différents plans orchestraux étonnante ; et le cor de Dennis Brain se présente déjà anonyme invité à la fête, mais à l’apport inestimable. La voix de Flagstad épouse la conception du chef naturellement, sans sentimentalisme ni fausse geignardise, ample et noble, et domine l’orchestre sans peine de son émission encore glorieuse, quoique déjà perceptiblement blessée, dessinant des phrasés d’une majesté qui ne fut qu’à elle. September avance inéluctablement, alors que Furtwängler fait gazouiller ses bois avec un enthousiasme printanier et que Flagstad semble suspendue dans une rêverie pudique et sans affect aucun, en cela strictement opposée au prétendu modèle schwarzkopfien ; et Dennis Brain se fait entendre encore lors de la conclusion dans toute sa splendeur sonore, délicat mais ferme, viril et sans rien perdre d’une élégance d’un autre temps.  Im Frühling, étrangement placé ce soir là en troisième position, est une autre histoire. Flagstad l’écarta dans un premier temps au fil des répétitions, et se ravisa à la dernière minute ou presque pour le créer malgré tout, une copie de la partition autographe de Strauss en main. L’écriture de ce lied l’expose naturellement au-delà de ses possibilités lyriques. La voix, trop lourde, se coule difficilement, maladroitement, presque brutalement, dans la ligne tendue, aux envolées multiples dans l’aigu requise par le compositeur. Flagstad transpose ici, écrête là, sans pour autant s’extraire de la peine insoluble que lui crée cette écriture. Le résultat semble instable, la chanteuse scolaire et même roturière dans l’intonation, en conflit permanent avec la justesse et l’équilibre. Plus jamais elle ne le donnera au concert, se restreignant à chanter les trois seuls autres lieder. Au pupitre, Furtwängler, acéré, sobre et sans rien de la pseudo viennoiserie complaisante que tant de ses successeurs mettront à ce lied, ne lui facilite sans doute pas la tâche par sa battue rapide et inexorable.  Im Abendrot enfin est lancé par Furtwängler dans un geste ample et noble qui résonne comme l’écho de son admiration de fin helléniste pour l’antique tragédie grecque. La recherche de tout effet émotionnel semble superflue au cœur de cette arche sculptée et tendue qui parcourt de bout en bout le lied d’un mouvement solennel dont est proscrite la moindre mièvrerie. Flagstad, dont les nombreuses nuances sont musicalité pure et non vain et vulgaire semblant de confidence,  rejoint et partage avec évidence le propos et la grandeur de Furtwängler. Dans le rouge du couchant, Furtwängler et Flagstad ne s’apitoient pas, ils embrassent l’univers.

 

A défaut d’être la meilleure, la plus belle, cette version s’impose à mes yeux comme une référence évidente que je regrette aujourd’hui d’avoir suspicieusement laissée si longtemps en quarantaine, absente à mes côtés. Bien plus que sa dimension historique et documentaire, l’originalité et le poids du propos la rendent à mon sens incontournable à qui prétend saisir cette œuvre sous toutes ses facettes. Et comment ignorer celle qu’illumine l’éloquence incomparable d’artistes aussi peu communs que le furent Kirsten Flagstad et Wilhelm Furtwängler ?

 

La seconde partie du concert projette les deux artistes dans le domaine de prédilection de leur  collaboration à travers le temps : Richard Wagner. Il serait vain de croire que ces pages ne leur donnent plus matière, à ce stade de leurs carrières respectives, qu’à une très estimable routine. Le prélude de Tristan, superbe, est à ce titre d’emblée éloquent. A la menace incisive initiale, terrible dans son acuité, succède une caresse charnelle d’une rondeur étonnante. Chaque phrase de l’orchestre possède ici une part de cette expressivité incomparable et imaginative, poignante alors même que tout paraît d’une parfaite maîtrise, signature immédiate et inimitable du chef. Le dialogue des bois et des cordes à suivre est impressionnant tant il transparaît dans toute sa clarté, et ce malgré une prise de son qui ne brille pas, c’est le moins qu’on puisse dire, par sa netteté. Combien on aimerait entendre le marin faire son entrée après ce prélude de concert… La frustration cesse dès lors que Flagstad entame la Liebestod comme s’il s’agissait du plus beau et du plus grand de tous les lieder. La voix a perdu sa fraîcheur et une part de sa stabilité de jadis. Pour autant on écoute encore et encore fasciné tant la symbiose avec le rôle et le chef est grande. Et comme Furtwängler sait comme nul autre amener puis faire exploser, intense mais sans fracas, l’orgasme symbolique qu’est cette Liebestod ! Le Rheinfahrt de Götterdämmerung permet à Furtwängler de renouer pour quelques minutes avec cette forme d’allégresse épique si caractéristique de ses interprétations wagnériennes d’avant-guerre. L’orchestre tressaille de mille détails, se pique et s’étourdit, se suspend puis s’emballe, s’enflamme et se métamorphose sans cesse. Et quelle joie, quelle frénésie, quelle grandeur !  L’immolation finale n’est pas tout à fait au même niveau, quoique bien plus animée et palpitante que celle issue du Ring milanais de la même année avec les deux mêmes artistes. Furtwängler y conduit les forces londoniennes avec éclat et le résultat demeure admirable de nervosité et de vivacité, de feu dévorant même (sans mauvais jeu de mots). Kirsten Flagstad reste grande mais termine son récit dans un essoufflement audible qui lui retire beaucoup de son habituelle noblesse. Pour cette même scène, et quel que soit l’intérêt que présentent toujours ces deux artistes, l’énergie incendiaire du live londonien de 1937 et la beauté formelle majestueuse du studio HMV de 1952 me semblent bien plus fulgurantes et définitives que la prise du Royal Albert Hall.  

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Samedi 13 septembre 2008 6 13 /09 /Sep /2008 02:02

   

Olivier Messiaen : Un sourire

Gustav Mahler : Neuvième symphonie

 

Orchestre de l’Opéra National de Paris

Jonathan Nott, direction

 

 

Programmer Un sourire en apéritif de la Neuvième m’avait semblé a priori une idée séduisante. Olivier Messiaen et Gustav Mahler, couple singulier et aux propos en apparence antinomiques… Ce serait oublier que dans sa morbidité burlesque la Neuvième est hymne à la vie et non pas à la mort. Quel que soit le plaisir certain que procure la musique de Messiaen, ces dix frêles minutes pèsent peu confrontées à la neuvième symphonie de Mahler ; et paraissent de ce fait artificielle juxtaposition et inutile prélude au chef-d’œuvre mahlérien. Le dernier opus de Messiaen fut œuvre de circonstance, l’ultime partition de Mahler testament philosophique et musical : quel intérêt finalement à vouloir les apposer ou les confronter ?

 

La lecture qu’offre Jonathan Nott de la pièce de Messiaen est plaisante : douceur sereine, élégance et clarté, mise en avant réussie de la palette de coloris si caractéristique de l’écriture du compositeur. On pinaillerait bien un peu en notant quelques intonations peu raffinées des cuivres, mais c’est là péché véniel. Le résultat obtenu par le chef et son orchestre dans la Neuvième m’amène à de plus notables réserves. L’andante démontre la volonté du chef de ne rien écraser par un mouvement trop ample. Les cordes sont fréquemment rappelées à la retenue, pour mieux laisser bois et cuivres se faire entendre avec netteté. La démarche n’est pourtant pas celle de la transparence cristalline qui sied si bien à Mahler. L’allure sonore générale tient du magma, compact et dense, sur lequel flottent en surimpression traits d’orchestre et sonorités parfois finement recherchées. En somme, le coloris, varié, précède l’architecture, d’un seul bloc. Face à un mouvement d’une telle ampleur, l’intérêt tend au fur et à mesure à s’amenuiser par manque d’élan et de tension, d’inexorabilité dans la construction ; d'une saturation sonore uniforme, surtout. Le ländler bénéficie d’un son rugueux et carré, rustique en diable et joliment phrasé, quoique chaussé de bien lourds sabots. Tout comme lors du mouvement précédent, la surprise sonore ne dure qu’un temps et l’attention s’estompe en cours de route. En cohérence parfaite avec son propos, Jonathan Nott balance un rondo massif dans sa pâte mais sage et sans goût aucun du danger. La prise de risque rythmique qui fait tout le sel de cette mécanique à l’équilibre précaire, en permanence sur le fil, n’apparaît que dans la conclusion de ce rondo bien peu burlesque. L’adagio enfin est à l’image du tout, lourdement appuyé mais privé de tension et de pathos, compact et massif, insuffisamment nuancé. La lecture de Jonathan Nott a le mérite d’être cohérente dans son ensemble, classique de ton, musicale avant tout, enracinée en somme dans un héritage symphonique antérieur aux compositions de Gustav Mahler. Je ne peux m’empêcher d’être surpris que, si sage, elle soit le fait d’un chef familier des pupitres de l’Ensemble Intercontemporain ou de l’Ensemble Modern.

 

La question se pose peut-être de savoir dans quelle mesure l’Orchestre de l’Opéra National de Paris était bien, pour lui et pour l’œuvre, l’instrument approprié. Jamais ce soir les cuivres ne se sont travestis en sympathiques canailles ni les bois n’ont persiflés avec autant d’ironie que de joie. Jamais non plus les cordes ne se sont tendues jusqu’à vibrer avec tout le pathos des orchestres rompus à l’intimité mahlérienne. Tout autant qu’un potentiel technique, un orchestre c’est aussi une culture.

  

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 septembre 2008 7 07 /09 /Sep /2008 20:50

   

Moscou a bel et bien changé d’époque ces dernières années… Il était un temps encore peu lointain où le Bolchoï demeurait avant tout synonyme d’une tradition invariablement conservée dans le formol par le régime soviétique. Cette année, ce même Bolchoï vient à nous avec une production d’une modernité affirmée, passionnante et d’une extraordinaire qualité théâtrale. La mise en scène de Dmitri Tcherniakov m’a non seulement ébloui mais aussi profondément ému. Le salon bourgeois et campagnard de Madame Larina, décor unique des deux premiers actes, laisse la place au troisième acte à sa déclinaison plus aristocratique et luxueuse pour camper la demeure du prince Grémine. Objet clé de la mise en scène, une large table ovale sert au metteur en scène de fil conducteur à son imaginative direction d’acteurs. C’est à cette table que se tiennent les trois réunions des trois actes. C’est aussi sur cette table que se rapprochent et s’affrontent, avec beaucoup de pertinence dans la gestion des distances, les protagonistes du drame. C’est encore là que toutes les heures de la nuit et jusqu’à l’aube Tatiana vit intensément sa déclaration à Onéguine, avant de l’écrire en quelques minutes le matin arrivé. Tcherniakov illustre à ce moment là toutes les émotions de Tatiana avec une maestria rare, et des jeux de lumières admirablement dosés. Au paroxysme de la scène, les vitres volent en éclat, à l’instar des dernières défenses de l’héroïne ravagées par sa tempête intérieure.  Dès le premier tableau Tcherniakov montre tout son talent et son acuité à croquer les portraits des trois principaux acteurs du drame, tous trois en décalage net avec la société uniforme qui les entoure : Tatiana farouche et asociale, noyée dans ses fantasmes littéraires et romantiques ; Lenski gai luron au cœur tendre qu’une sensibilité maladive aveugle ; et bien sûr, Onéguine, dandy froid et distant dans son élégante superficialité. Rarement ai-je vu pour cet opéra le renversement du dernier acte si bien illustré, quoique d’un trait féroce un rien trop souligné peut-être : l’excentricité d’Eugène Onéguine ne devient plus alors que ridicule et maladresse compulsive, mal accueillie de surcroît par une société qui loin de l’admirer le rejette et lui fait part de son mépris. Image encore superbe : les convulsions de Tatiana au début du dernier tableau, un temps consolée et soutenue par un Grémine plus jeune qu’à l’accoutumée et tout en attentions.

 

On se demande devant tant d’excellence théâtrale ce qui a bien pu faire scandale à Moscou jusqu’à laisser Galina Vischneskaïa déclarer qu’elle ne remettrait plus les pieds au Bolchoï. La clé est sans doute à chercher dans un second acte extraordinaire de théâtre mais peu orthodoxe. Le premier tableau, la fête, est virtuose : mouvement constant de chacun des personnages sur scène, chœur sans statisme aucun, imagination illustrative permanente. Lenski s’approprie les couplets de Monsieur Triquet, idée a priori surprenante mais menée de main de maître pour mieux introduire le changement d’humeur radical à venir de Lenski. L’affrontement avec Onéguine n’est pris au sérieux par l’entourage jovial de la maisonnée qu’à son ultime moment. C’est alors Lenski et sa puérilité, et non plus Onéguine, qui déclenchent l’ire des convives ; à juste titre sans doute. Le second tableau est sans doute celui qui fut jugé sacrilège : plus de neige ici, Lenski attend Onéguine à l’aube dans le salon de Madame Larina, alors même que les domestiques s’affairent encore à nettoyer le désordre de la fête de la veille. Ce que l’on perd en poésie, on le gagne en impact émotionnel : pathétique image que celle de Lenski assis abruti sur sa chaise, recueillant les pleurs d’une Filiipievna bouleversée, puis le mépris d’une Olga furieuse et hautaine… Ce n’est plus en duel que meurt Lenski, mais d’un coup de feu involontaire alors que son ami essaie de le désarmer pour mettre fin à une mauvaise comédie de boulevard. Sa mort n’en est que plus pathétique et bouleversante dans son inutilité. A décrire ainsi la scène, je devine que pour qui n’a pas vu le spectacle, le tout peut apparaître bien prosaïque. Peut-être. Mais aucune mise en scène conventionnelle de cette scène ne m’aura jamais autant secoué émotionnellement. Et c’est bien là avant tout ce que l’on attend d’un homme de théâtre, non ?

 

La réalisation musicale proposée par le Bolchoï est très honorable mais n’atteint pas au même degré d’exception. Le chef d’orchestre, Alexander Vedernikov, n’y est sans doute pas totalement étranger. Sa lecture est constamment sobre mais souvent jusqu’à en paraître éteinte, avare en couleurs et en pulsation. L’équilibre savamment entretenu entre fosse et scène et le refus d’un spectaculaire inutile et grossier sont certes louables. L’absence de dynamique et d’énergie, jusqu’à rendre amorphe la Polonaise, l'est évidemment beaucoup moins. Les chanteurs réunis fleurent bon la troupe, gage d’une belle homogénéité et d’un vrai travail d’équipe, mais aussi d’une certaine routine. Passons vite sur Larina, Makvala Kasrashvili, et Filipievna, Emma Sarkisyan, vocalement écroulées ; ainsi que sur  Olga, Margarita Mamsirova, sans chair vocale mais fort belle en scène. Mikhaïl Kazakov possède un grave profond et un joli timbre mais la voix a bien de la peine à assurer son propre soutien lorsque les phrases musicales s’allongent ou se tendent lors de l’aria ; la noblesse humaine et de rang de Grémine lui échappent aussi sensiblement.  Le trio principal est beaucoup plus satisfaisant. Andey Dunaev confère à Lenski toute la clarté de son émission plaisante et sans scorie, sans jamais tomber dans le piège de la suavité excessive ; derrière le chanteur, l’acteur affiche aussi une vraie présence scénique, très appréciable. Tatiana ne pose visiblement aucun problème au beau soprano de Ekaterina Shcherbachenko qui sait en adopter tour à tour la juvénilité mal réfrénée puis la dignité noble et ample. Enfin, Vasily Ladyuk dans le rôle-titre m’a séduit par sa voix de baryton corsée et bien timbrée, et surtout par une interprétation vocale et scénique maîtrisée de bout en bout avec beaucoup de classe. Le baryton m’a semblé dominer le plateau vocal réuni pour cette belle matinée avant tout marquée par une mise en scène d’exception. 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Mardi 26 août 2008 2 26 /08 /Août /2008 20:10

   

Arnold Schönberg : Variations opus 31

Richard Wagner : Die Walküre, acte I

 

West-Eastern Divan Orchestra

Daniel Barenboïm, direction

 

Waltraud Meier (Sieglinde)

Simon O’Neill (Siegmund)

Rene Pape (Hunding)

 

 

On admire l’aplomb d’un orchestre de jeunes instrumentistes qui nous offre en première partie les Variations opus 31 de Schönberg. Oeuvre didactique et conceptuelle, à la gloire théorique et contrapunctique de la forme sérielle, ces variations ont été parfois comparées à l’Art de la fugue ou au Clavier bien tempéré ; Schönberg y glisse d’ailleurs ci et là, bien peu incidemment, le fameux quadruplet si bémol – la – do – si  (soit le nom de Bach en notation musicale allemande). Douze sections formées d’une introduction, un thème, neuf variations et un finale, chaque variation constituée d’un nombre de mesures en multiple de douze : l’œuvre est une démonstration rutilante du système dodécaphonique. Le West-Eastern Divan Orchestra et Daniel Barenboïm servent ces variations merveilleusement. Précision et clarté (des cuivres et des bois notamment), palette de nuances d’une grande expressivité, du murmure jusqu’au soulèvement vigoureux, tout sonne ici avec le lyrisme poétique et l’élégance cristalline indispensables à cette musique. En une vingtaine de minutes, Barenboïm réussit la double démonstration et de la grandeur poétique du système dodécaphonique, puisque tel était l’objet du compositeur pour ces Variations, et aussi de la belle qualité de son juvénile orchestre.

 

En seconde partie, l’orage qui ouvre le premier acte de la Walkyrie impressionne tout autant par sa force, le potentiel dynamique de l’orchestre, sa concentration. Passées ces premières mesures, la lecture de Barenboïm m’est apparue plutôt composite : nuances portées jusqu’aux extrêmes, délicatesse des textures ici (magnifique alliage des bois à plusieurs reprises) et emportements massifs plus tard, tempi variant de la cursivité à l’alanguissement etc. C’était déjà par ailleurs l’optique musicale d’ensemble de son Ring à Bayreuth. Au fil de l’acte la qualité de l’orchestre reste certaine mais présente quelques motifs à nuancer un jugement globalement favorable : quelques cafouillages nets apparaissent à deux ou trois reprises, et les cordes, si virtuoses, manquent en coloration de la patine des orchestres professionnels (ce n’est après tout guère anormal pour un orchestre saisonnier, formé de jeunes instrumentistes, et au taux de rotation interne important). La qualité d’intonation des cuivres et la beauté de son du premier clarinettiste m’ont par contre semblé tout à fait admirables.

 

Du côté de la distribution, il est peu dire que j’attendais avec impatience d’entendre la Sieglinde de Waltraud Meier. Ce n’est sans doute pas son meilleur rôle wagnérien : il lui manque ici un élan passionné et un lyrisme emporté qui ne sont pas ses marques de fabrique les plus évidentes. Pour autant, dès qu’elle chante on ne voit et on n’entend plus qu’elle. Chaque mot est ciselé, la fluidité de la langue est admirable, chaque inflexion est d’une subtilité remarquable. L’interprétation musicale est doublée par le talent dramatique de l’artiste : chacune des émotions de Sieglinde transparaît dans sa voix, dans ses gestes, sur son visage… La narration de son récit, tout de mystère et d’émotion contenue, m’a fait me suspendre à ses lèvres. Plus le temps passe et plus son art me semble se bonifier. La voix même s’est présentée en excellente forme, bien plus en tout cas que lors de la télédiffusion de ce même premier acte en direct de Ravello : fermeté de la ligne, puissance sonore, facilité d’émission dans tous les registres. A ses côtés le Siegmund de Simon O’Neill a fait plutôt bonne figure, sans pour autant vraiment m’enthousiasmer. La voix est solide et vaillante, aisée dans l’aigu, capable d’un beau lyrisme. Le chanteur est vif et concerné dans son chant, l’interprète plutôt émouvant à voir et à entendre. Son Winterstürme concentre ses meilleures qualités : aisance, beauté du phrasé, subtilité de la verbalisation, homogénéité d’une voix aux couleurs un rien nasillardes. Manquent à ce Siegmund le ton épique et la personnalité forte qui permet d’animer ses récits de la seconde scène, interprétés ici avec une vraie compétence et une belle musicalité, mais de manière bien fade, sans toute la dimension tragique attendue. Rene Pape ne fait qu’une bouchée de Hunding qu’il impose sans coup férir : la voix est ample et magnifique et l’interprète se révèle capable tout à la fois de tonner et d’insinuer fielleusement avec la plus grande retenue ; et ce en quelques phrases à peine. 

 

En somme une belle soirée pour le lancement de cette nouvelle saison parisienne, conclue par quelques mots de Daniel Barenboïm quant à la finalité recherchée par cet orchestre mêlant israéliens et ressortissants de nombreux pays du monde arabe : dialogue et connaissance de l’autre comme condition première et essentielle à la paix. On leur souhaite évidemment les meilleurs vents, en soupesant combien cet impératif s’étend bien au-delà du contagieux conflit entre Israël et Palestine : il est plus que temps qu’Occident et Orient apprennent l’un de l’autre toutes leurs richesses culturelles, historiques, philosophiques et artistiques respectives.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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