Dimanche 28 septembre 2008
7
28
/09
/Sep
/2008
00:16
« C’est avec joie que je tiens à votre disposition, en vue d’une éventuelle création en concert avec un chef d’orchestre de premier
ordre, mes quatre derniers lieder avec orchestre, en cours de publication à Londres. » Richard Strauss choisit ainsi la créatrice de son
ultime chef d’oeuvre, dans une lettre datée du 13 mai 1949, qui souhaitait porter à l’attention de Kirsten Flagstad certains de ses lieder (dont Cäcilie, Winterliebe, ou encore
Wiegenlied) à son sens « hors de portée des chanteurs et concertistes ordinaires ». Un chef de premier ordre pour Kirsten Flagstad
ne pouvait être que celui qui la porta mieux et plus souvent que quiconque à la scène, Wilhelm Furtwängler, appelé pour cette circonstance à diriger pour la première fois en public le
Philharmonia Orchestra. Furtwängler, notoirement suspicieux quant à la musique de Richard Strauss, se laissa convaincre aisément de créer l'oeuvre : « ces derniers lieder
témoignent, en tant qu’exemples ultimes de la création straussienne, d’une réelle signification, à travers notamment leur émouvante anticipation de la mort ; les poèmes de Hesse sont d’une
extraordinaire beauté ». La création posthume des Vier letzte Lieder s’ensuivit, le 22 mai 1950, au Royal Albert Hall de Londres, apposée à un programme wagnérien plus traditionnel.
C’est cette soirée que Testament nous restitue ici, amputée toutefois du prélude des Meistersinger et de Siegfried-Idyll, joués en tout début de concert, dans un son difficile
et grésillant, mais tout à fait audible.
La hauteur de vue, la noblesse de ton des interprètes, frappent des les premières mesures de Beim Schlafengehen. Furtwängler opte
pour un tempo que l’on jugerait selon les standards actuels cursif, refuse tout alanguissement, charpente l’accompagnement fermement, dans une netteté sonore des différents plans orchestraux
étonnante ; et le cor de Dennis Brain se présente déjà anonyme invité à la fête, mais à l’apport inestimable. La voix de Flagstad épouse la conception du chef naturellement, sans
sentimentalisme ni fausse geignardise, ample et noble, et domine l’orchestre sans peine de son émission encore glorieuse, quoique déjà perceptiblement blessée, dessinant des phrasés d’une majesté
qui ne fut qu’à elle. September avance inéluctablement, alors que Furtwängler fait gazouiller ses bois avec un enthousiasme printanier et que Flagstad semble suspendue dans une rêverie
pudique et sans affect aucun, en cela strictement opposée au prétendu modèle schwarzkopfien ; et Dennis Brain se fait entendre encore lors de la conclusion dans toute sa splendeur sonore,
délicat mais ferme, viril et sans rien perdre d’une élégance d’un autre temps. Im Frühling, étrangement placé ce soir là en troisième
position, est une autre histoire. Flagstad l’écarta dans un premier temps au fil des répétitions, et se ravisa à la dernière minute ou presque pour le créer malgré tout, une copie de la partition
autographe de Strauss en main. L’écriture de ce lied l’expose naturellement au-delà de ses possibilités lyriques. La voix, trop lourde, se coule difficilement, maladroitement, presque
brutalement, dans la ligne tendue, aux envolées multiples dans l’aigu requise par le compositeur. Flagstad transpose ici, écrête là, sans pour autant s’extraire de la peine insoluble que lui crée
cette écriture. Le résultat semble instable, la chanteuse scolaire et même roturière dans l’intonation, en conflit permanent avec la justesse et l’équilibre. Plus jamais elle ne le donnera au
concert, se restreignant à chanter les trois seuls autres lieder. Au pupitre, Furtwängler, acéré, sobre et sans rien de la pseudo viennoiserie complaisante que tant de ses successeurs mettront à
ce lied, ne lui facilite sans doute pas la tâche par sa battue rapide et inexorable. Im Abendrot enfin est lancé par Furtwängler dans un
geste ample et noble qui résonne comme l’écho de son admiration de fin helléniste pour l’antique tragédie grecque. La recherche de tout effet émotionnel semble superflue au cœur de cette arche
sculptée et tendue qui parcourt de bout en bout le lied d’un mouvement solennel dont est proscrite la moindre mièvrerie. Flagstad, dont les nombreuses nuances sont musicalité pure et non vain et
vulgaire semblant de confidence, rejoint et partage avec évidence le propos et la grandeur de Furtwängler. Dans le rouge du couchant, Furtwängler et
Flagstad ne s’apitoient pas, ils embrassent l’univers.
A défaut d’être la meilleure, la plus belle, cette version s’impose à mes yeux comme une référence évidente que je regrette aujourd’hui
d’avoir suspicieusement laissée si longtemps en quarantaine, absente à mes côtés. Bien plus que sa dimension historique et documentaire, l’originalité et le poids du propos la rendent à mon sens
incontournable à qui prétend saisir cette œuvre sous toutes ses facettes. Et comment ignorer celle qu’illumine l’éloquence incomparable d’artistes aussi peu communs que le furent Kirsten Flagstad
et Wilhelm Furtwängler ?
La seconde partie du concert projette les deux artistes dans le domaine de prédilection de leur
collaboration à travers le temps : Richard Wagner. Il serait vain de croire que ces pages ne leur donnent plus matière, à ce stade de leurs carrières respectives, qu’à une très
estimable routine. Le prélude de Tristan, superbe, est à ce titre d’emblée éloquent. A la menace incisive initiale, terrible dans son acuité, succède une caresse charnelle d’une rondeur
étonnante. Chaque phrase de l’orchestre possède ici une part de cette expressivité incomparable et imaginative, poignante alors même que tout paraît d’une parfaite maîtrise, signature immédiate
et inimitable du chef. Le dialogue des bois et des cordes à suivre est impressionnant tant il transparaît dans toute sa clarté, et ce malgré une prise de son qui ne brille pas, c’est le moins
qu’on puisse dire, par sa netteté. Combien on aimerait entendre le marin faire son entrée après ce prélude de concert… La frustration cesse dès lors que Flagstad entame la Liebestod
comme s’il s’agissait du plus beau et du plus grand de tous les lieder. La voix a perdu sa fraîcheur et une part de sa stabilité de jadis. Pour autant on écoute encore et encore fasciné tant la
symbiose avec le rôle et le chef est grande. Et comme Furtwängler sait comme nul autre amener puis faire exploser, intense mais sans fracas, l’orgasme symbolique qu’est cette
Liebestod ! Le Rheinfahrt de Götterdämmerung permet à Furtwängler de renouer pour quelques minutes avec cette forme d’allégresse épique si caractéristique de ses
interprétations wagnériennes d’avant-guerre. L’orchestre tressaille de mille détails, se pique et s’étourdit, se suspend puis s’emballe, s’enflamme et se métamorphose sans cesse. Et quelle joie,
quelle frénésie, quelle grandeur ! L’immolation finale n’est pas tout à fait au même niveau, quoique bien plus animée et palpitante que celle
issue du Ring milanais de la même année avec les deux mêmes artistes. Furtwängler y conduit les forces londoniennes avec éclat et le résultat demeure admirable de nervosité et de
vivacité, de feu dévorant même (sans mauvais jeu de mots). Kirsten Flagstad reste grande mais termine son récit dans un essoufflement audible qui lui retire beaucoup de son habituelle noblesse.
Pour cette même scène, et quel que soit l’intérêt que présentent toujours ces deux artistes, l’énergie incendiaire du live londonien de 1937 et la beauté formelle majestueuse du studio HMV de
1952 me semblent bien plus fulgurantes et définitives que la prise du Royal Albert Hall.