Dimanche 7 janvier 2007
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A force de fréquenter les salles trop souvent, on oublie parfois que certaines soirées peuvent être hautement nutritives musicalement,
musicologiquement et intellectuellement.
L'interprétation de René Jacobs passionne et interpelle de la première à la dernière note. Difficile de noter en quelques lignes l'étendue de la richesse offerte par le chef. La réflexion
sur les tempi est absolument phénoménale: "Batti, batti" ou "La ci darem" pris dans des mouvements aussi vifs que soutenus retrouvent toute leur vis comica, alors que,
a contrario, l'ouverture ou l'apparition finale du Commandeur distillent une frénésie dramatique et une vitalité jamais entendue dans leurs vifs andante. Idem pour le "Finchè dal vino"
pris dans un mouvement ample, plus lent qu'à l'habitude, et surtout formidablement dansant et soutenu, ouvrant le finale en en définissant d'emblée la caractéristique dansée. L'intrication des
trois danses du premier finale, fortement contrastées jusqu'à l'agressivité pour la contredanse et la paysannerie aura été un moment de rare jubilation musicale. Mémorable également "Ah fuggi
il traditore" pris dans une violence sèche de cordes et une urgence toute droite issue d'une aria seria de Haendel. La tendance naissante de Jacobs à la variation fréquente de tempi me
laisse par contre plus partagé. D'une part l'enchaînement récitatif-numéro est souvent remarquable, arias et ensemble prenant des envols somptueusement lancés dans des solutions de continuité
très travaillées, d'autre part le procédé peut être parfois plus anti-musical que satisfaisant. Ce nouveau tic, typique chez Harnoncourt, est en développement très net chez Jacobs depuis sa
Clemenza di Tito : espérons qu'il ne gangrènera pas trop de la sorte ses interprétations toujours fabuleuses.
La qualité des pupitres du Freiburger Barockorchester reste remarquable, quoique d'une sonorité légèrement raide et sèche en
comparaison du Concerto Köln, et Jacobs joue à merveille, pour reprendre ses propres termes de cordes qui parlent et avancent en dialogue permanent avec des bois qui chantent et
retardent. Les cordes incisives, leur virtuosité et leur qualité d'articulation sont simplement bluffantes, alors que les bois déploient des sonorités d'une richesse musicale étonnante. Tout
juste peut-on déplorer que l'acoustique de Pleyel ne rend malheureusement pas service à un tel orchestre, la réverbération trop fortement marquée des sons les mixant trop globalement, nuisant
significativement à la finesse et à la capacité de distinction des pupitres. Cette richesse de fusion des pupitres est sans doute appréciable dans Mahler, mais assassine pour Mozart sur
instruments anciens. Le recours à l'ornementation systématique des parties da capo est bien entendue salutaire, et contribue à animer et à vitaliser cette partition ainsi irradiée de
jeunesse et de rythme, à mille lieues des tombes marmoréennes habituelles. Il sera désormais difficile d'entendre de tristes da capo nus avec une molle noire à 50, un peu comme
Harnoncourt a rendu en son temps impossible l'audition par les oreilles modernes de passions de Bach coulées dans le marbre.
Soyons franc, le premier attrait de la représentation d'hier restait le chef. Son plateau est homogène et sans génie, mais a le mérite de s'inscrire en parfaite osmose dans la démarche
dramaturgique et stylistique de Jacobs : voix jeunes, raffinées et légères, virtuoses, et animées du sens de la scène. Que cela n'empêche pas d'en dire deux mots. Johannes Weisser s'impose
par l'élégance de sa voix grande et somptueusement projetée : dommage que le chant, superbe, soit parfois entaché de scories verbales mal maîtrisées. La voix de Lorenzo Regazzo perd
beaucoup de sa subtilité dans l'étouffoir vocal qu'est Pleyel. Je l'ai trouvé en fait satisfaisant mais plutôt quelconque. Kenneth Tarver remplace Werner Güra à la dernière minute et se
révèle un Ottavio fort séduisant, raffiné et sensible, merveilleux de beau chant. Sans doute la plus belle prestation musicale de la soirée. Alessandro Guerzoni en Commandeur aussi sonore
que bien articulé est simplement parfait, alors que Nicolay Borchev campe un beau Masetto dont la jeunesse et la légèreté sont les premières qualités. Alexandrina Pendatschanska
reste étrange, étrangère presque, en Elvira qu'elle anime peu, ce que la version praguoise souligne encore plus cruellement : ni l'âme, ni la sensibilité, ni la quelconque vis comica ne
donnent vie et corps au personnage. Sunhae Im ne manque certainement pas de cette verve ni d'abattage pour une Zerlina magnifiquement soutenue par le chef. Pourtant, la voix a beau être
fruitée et l'actrice piquante, tout cela manque par trop de luxe dans l'étoffe vocale ; on regrette la somptueuse Bonitatibus initialement prévue. Enfin, Olga Pasichnyk séduit par la
blondeur, la projection, la beauté d'ensemble, mais échoue sa Donna Anna sur une vocalise trop imprécise: trop de notes assurément pour elle dans la strette du Non mi dir ; elle en
oublie quelques unes et savonne les autres.
En dépit des réserves émises ci et là, cette soirée n'en demeure pas moins un très grand moment de musique et de musicologie, très souvent d'une richesse musicale étonnante et d'une cohérence
intellectuelle d'ensemble absolument fabuleuse. L'interview de René Jacobs fournie dans le programme vaut à elle seule son pesant d'or dans ses réflexions passionnantes sur la structuration
potentielle quadripartite de l'opéra, le dialogue des pupitres, la variété des tempi, la critique des thèses hoffmanniennes, le statut du second finale à Vienne, ou bien encore la typologie
vocale et la caractérisation psychologique de Anna et Ottavio. Après la version de Prague ce jour, Jacobs donnera demain celle de Vienne... et vivement le disque annoncé pour l'année prochaine
!